Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
V. Jmakine, qui rédige son étude à la fin du XIXe siècle, voit en Joseph de Volok l’incarnation des « insuffisances du moment ». Le rôle du supérieur du monastère de Volokalamsk dans la formation de l’idéologie russe, va cependant bien au-delà. Au milieu du XXe siècle, un historien soviétique placera très haut le « rationalisme politique et théologique » de Joseph de Volok : « Visant à renforcer le pouvoir autocratique de Moscou, la ligne politique de Joseph de Volok avait incontestablement une fonction de progrès et correspondait beaucoup plus à la nouvelle situation de l’État unifié que l’humanisme conservateur, en quelque sorte, des starets d’Outre-Volga, avec leur mystique, leurs invites à quitter le siècle, leur volonté de créer une Église indépendante du pouvoir temporel8. » À la fin des années quatre-vingt, un philosophe soviétique reprendra ce point de vue, estimant que « la doctrine politique et sociologique » de l’école « joséphienne », qui visait essentiellement à « fonder idéologiquement l’absolutisme, à défendre le centralisme et l’autocratie », fut pour son temps un « programme positif, répondant aux grandes aspirations de la Russie9 ».
Fils de boïar, originaire de Lituanie, Joseph de Volok (dans le siècle, Ivan Sanine) est une personnalité hors du commun et l’auteur d’une conception politique qui sera à la base de l’idéologie russe ; il sera sans nul doute une source d’inspiration pour les futurs maîtres des esprits et des âmes. Son biographe écrit : « Il ne pardonnait aucune offense, ne supportait pas la critique. Rares étaient, parmi ses contemporains, ceux qui pouvaient défendre leurs positions aussi énergiquement et systématiquement que lui, qu’ils eussent ou non raison. Dans la dispute avec ses ennemis, il se montrait sans complaisance ni pitié. Entêté, obstiné, doué d’une grande présence d’esprit, pesant toutes ses chances et tenant un compte précis des coups, il poursuivait inexorablement son but : mettre l’adversaire hors jeu, l’obliger à rendre les armes, à cesser le combat. Il passait d’ordinaire de la défense à l’attaque et ne s’apaisait que lorsque l’ennemi, défait, était écrasé pour de bon10. » On a peine à croire qu’en se penchant, en 1959, sur la personnalité de ce Joseph du XVe siècle, l’auteur n’ait pas eu en tête un autre Joseph, du XXe siècle lui, mort quelques années plus tôt. N’oublions pas que Joseph Djougachvili (Staline dans le siècle) s’était familiarisé avec les idées « joséphiennes », durant ses années d’études au séminaire. La référence à V. Oulianov (Lénine) serait tout aussi valable, dans la mesure où il fut le maître à penser direct de Staline, ainsi que l’héritier des procédés idéologiques de Joseph de Volok.
Joseph de Volok formule sa conception de la théocratie orthodoxe, dans un ouvrage intitulé L’Illuminateur et dirigé contre l’hérésie judaïsante. Il lui revient d’avoir nommé l’hérésie11 et expliqué son apparition par la venue à Novgorod, dans la suite du prince Michel de Lituanie, du « juif Zakhar ». Joseph de Volok fait montre, à cette occasion, d’un beau talent de polémiste. La Russie, alors, abrite peu de juifs. Et cependant, comme l’indique I. Lajetchnikov, écrivain du XIXe siècle : « […] dans la Rus, les juifs, en dépit de la haine que leur vouait la population, se glissaient et s’immisçaient partout, drapiers, charretiers, interprètes, sectateurs et ambassadeurs12. » Un quart de siècle avant L’Illuminateur, était diffusée en Russie l’Épître du moine Savva contre les juifs et les hérétiques, adressée au boïar Dmitri Cheïne, émissaire d’Ivan III auprès du prince italien Zacharie Scara Guizolfi, qui passait en Russie pour juif. L’Epître de Savva est entièrement empruntée au Sermon sur la loi et la grâce d’Hilarion qui, au XIe siècle, opposait à la fausse foi – le judaïsme – la vrai foi orthodoxe. En baptisant « judaïsants » les hérétiques, Joseph de Volok les rejette aussitôt dans le camp des ennemis de la vraie foi. Lorsqu’au début du XIXe siècle, apparaîtra en Russie (dans les provinces de Toula, Voronej, Tambov) l’hérésie des soubbotniks (de soubbota, samedi, car les hérétiques veulent faire du samedi le « jour du Seigneur »), des mesures très dures seront prises (enrôlements forcés dans l’armée, exils en Sibérie) et l’on ordonnera, « aux fins de tourner en dérision ces égarements » et pour susciter dans le peuple « la répulsion » à leur endroit, de « qualifier les soubbotniks de secte juive et de les faire passer pour véritablement juifs13 ».
L’Illuminateur paraît durant la lutte acharnée menée contre les adversaires de la vraie foi, et porte toutes les marques d’une polémique à mort. Joseph de Volok y traite le métropolite Zossime, qu’il hait, de « loup démoniaque », de « Judas félon », de « noire déjection » et de bien d’autres tendres appellations. S’il est vrai que le style fait l’homme, le style de l’auteur de L’Illuminateur en dit long sur le tempérament de l’inspirateur du combat contre les hérétiques. L’Illuminateur ne s’embarrasse pas de subtilités théologiques ni de disputes sur la foi. L’auteur ne cherche pas à convaincre, il souligne simplement la nécessité d’anéantir les hérétiques, ce qui conduira automatiquement à la suppression de l’hérésie. Les adversaires des « joséphiens » tentent, à l’inverse, de se placer sur le terrain théologique ; ce sont, pour la plupart, des gens instruits, qui ont leur propre littérature. L’archevêque de Novgorod, Gennade, qui a fait appel à Joseph pour lutter contre l’hérésie, prête l’oreille aux conseils d’un dominicain croate installé à Novgorod et familier des méthodes employées par l’Église catholique pour combattre les mouvements hérétiques. Pour lui comme pour Joseph, l’essentiel réside dans le choix des moyens. La doctrine de Joseph de Volok met parfaitement en lumière ses grands principes, en les opposants aux points de vue de Nil de la Sora et des « starets d’Outre-Volga ». Les protagonistes divergent dans leur attitude à l’égard des hérétiques : les partisans de Nil de la Sora proposent de combattre l’hérésie par le verbe et la persuasion, les « joséphiens » prônent la répression. Mêmes différences dans l’attitude des deux camps, « thésauriseurs » et « non-thésauriseurs », envers les biens des monastères. Joseph de Volok reconnaît que les richesses corrompent la vie monastique. Mais tandis que Nil de la Sora invite les moines à renoncer aux biens de ce monde au nom du perfectionnement spirituel, Joseph juge nécessaire d’augmenter les possessions des monastères et propose de lutter contre la dissolution des mœurs par une discipline sans faille.
La question de la liberté individuelle occupe une place centrale dans le système de pensée des « thésauriseurs » et « non-thésauriseurs ». Vivement opposé à toute forme d’arbitraire, Nil de la Sora défend la liberté individuelle, considérant que le moine (comme tout individu) ne doit se soumettre qu’à une autorité : celle des « Écritures ». Joseph de Volok, lui, prône la hiérarchie la plus stricte, exigeant une obéissance absolue des inférieurs aux supérieurs. Son monastère est recherché par des hommes en quête de soumission : « La négation des droits de l’individu, les manifestations d’une volonté unique, la règle sévère imposée aux moines dans tous leurs actes, avaient une incidence particulière sur leur profil moral. Les traits personnels du moine éduqué au monastère de Volokalamsk s’effaçaient peu à peu sous l’effet méthodique de la discipline qui y régnait ; il se fondait progressivement avec le milieu, l’environnement… Compte tenu de la nature de la règle, les hommes les plus susceptibles d’entrer dans ce monastère étaient ceux qui n’accordaient pas de valeur spécifique à l’initiative individuelle et à l’indépendance14. »