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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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Il ne pouvait se débarrasser de l’obsession qu’elle était peut-être une Métamorphe. Cette pensée lui glaçait le cœur – que sa beauté fût un mensonge, que derrière elle fût grotesque et d’une autre race – en particulier quand il laissait courir ses mains sur le velours lisse et frais de ses cuisses ou de ses seins. Il lui fallait constamment combattre ses soupçons. Mais ils ne l’abandonnaient pas. Il n’y avait pas de colonie de peuplement humain dans cette partie de Zimroel et il était par trop improbable que cette jeune fille – car elle n’était rien d’autre qu’une jeune fille – eût choisi de mener une vie érémitique. Nismile estimait beaucoup plus vraisemblable qu’elle était originaire de cette contrée et qu’elle faisait partie de ces Changeformes impossibles à dénombrer qui hantaient ces bois humides tels des fantômes. Il l’observait parfois durant son sommeil à la faible clarté des étoiles pour voir si elle commençait à perdre sa forme humaine. Elle restait toujours la même mais malgré tout il la soupçonnait.

Et pourtant, il n’était certainement pas dans la nature des Métamorphes de rechercher la compagnie des humains ni de faire preuve de cordialité envers eux. Pour la plupart des habitants de Majipoor, les Métamorphes étaient des fantômes d’une époque révolue, des revenants, irréels, légendaires. Pourquoi l’un d’eux irait-il le chercher dans sa solitude, se donnerait-il à lui en contrefaisant l’amour de manière si convaincante et s’efforcerait-il avec un tel zèle d’animer ses journées et d’égayer ses nuits ? Dans un moment de paranoïa, il s’imagina Sarise revenant dans l’obscurité à sa véritable forme et se dressant au-dessus de lui tandis qu’il dormait pour lui plonger un poignard luisant dans la gorge : vengeance pour les crimes de ses ancêtres. Mais ces phantasmes étaient pure folie. Si les Métamorphes de la région voulaient l’assassiner, ils n’avaient nul besoin de recourir à des artifices si compliqués.

Il était presque aussi absurde de croire qu’elle était une Métamorphe que de croire qu’elle ne l’était pas.

Pour éloigner ces questions de son esprit, il décida de se remettre à son art. Par une journée exceptionnellement claire et ensoleillée, il se rendit en compagnie de Sarise au rocher où poussaient les cactées rouges en emportant une toile vierge. Elle le regarda, fascinée, pendant qu’il préparait tout.

— Tu fais la peinture entièrement avec ton esprit ? demanda-t-elle.

— Entièrement. Je fixe la scène dans mon âme, je transforme, je réarrange et je rehausse, et puis… tu vas voir.

— Cela ne gêne pas si je regarde ? Je ne vais pas tout gâcher ?

— Bien sûr que non.

— Mais si l’esprit de quelqu’un d’autre entre dans la peinture ?

— C’est impossible. Les toiles sont accordées avec moi seul.

Il plissa les yeux, cadra avec ses doigts, fit quelques pas d’un côté, puis de l’autre. Il avait la gorge sèche et les mains tremblantes. Cela faisait tant d’années qu’il l’avait fait pour la dernière fois : aurait-il encore le don ? Et la technique ? Il aplanit la toile et entra en contact préliminaire avec elle avec son esprit. La scène était bonne, vivante, bizarre, les contrastes de couleurs étaient forts et la composition picturale stimulante, ce rocher massif, ces étranges plantes rouges et charnues, les minuscules bractées florales jaunes qui les terminaient, la forêt piquetée de taches de soleil… ; oui, oui, cela irait, c’était amplement suffisant pour être le véhicule par lequel il pourrait rendre la texture de cette jungle dense et enchevêtrée, de ce lieu hanté par les Métamorphes…

Il ferma les yeux. Il entra en transe. Il projeta l’image sur la toile.

Sarise poussa un petit cri de surprise.

Nismile sentit la sueur couvrir tout son corps ; il chancelait et s’efforçait de reprendre haleine ; au bout d’un moment, il retrouva la maîtrise de soi et regarda la toile.

— Comme c’est beau ! murmura Sarise.

Mais il fut abasourdi par ce qu’il vit. Ces stupéfiantes diagonales – ces traînées de couleurs floues – ce ciel lourd et sale retombant en boucles maussades jusqu’à l’horizon – cela ne ressemblait en rien à la scène qu’il avait essayé de reproduire ni, ce qui était beaucoup plus ennuyeux, à l’œuvre de Therion Nismile. C’était une peinture obscure et angoissée, altérée par des dissonances inconscientes.

— Tu ne l’aimes pas ? demanda-t-elle.

— Ce n’est pas ce que je voulais faire.

— Tout de même… c’est merveilleux de faire apparaître ainsi le tableau sur la toile… et c’est si joli…

— Tu trouves cela joli ?

— Mais bien sûr ! Pas toi ?

Il la regardait en écarquillant les yeux. Cela ? Joli ? Le flattait-elle ou était-elle simplement ignorante des goûts en vogue, ou bien admirait-elle sincèrement ce qu’il avait fait ? Cette peinture étrangement tourmentée, cette œuvre sombre et d’une nature étrangère à…

Une nature étrangère.

— Tu ne l’aimes pas, dit-elle, mais cette fois, ce n’était plus une question.

— Je n’ai pas peint depuis près de quatre ans. Il faut peut-être que j’y aille lentement, que je m’y remette comme il faut…

— J’ai gâché ta peinture, dit Sarise.

— Toi ? Ne dis pas de bêtises.

— Mon esprit l’a brouillée. Ma manière de voir les choses.

— Je t’ai déjà dit que les toiles sont accordées avec moi seul. Je pourrais me trouver au milieu d’une foule de mille personnes sans qu’il y ait aucune interférence.

— Mais je t’ai peut-être distrait, j’ai peut-être fait dévier ton esprit.

— C’est absurde !

— Je vais faire un tour. Peins-en une autre pendant que je serai partie.

— Non, Sarise. Celle-ci est splendide. Plus je la regarde et plus j’en suis content. Viens, rentrons à la maison, allons nager et manger du fruit du dwikka et faisons l’amour. D’accord ?

Il enleva la toile de son chevalet et la roula. Mais ce qu’elle avait dit le touchait beaucoup plus qu’il n’aurait voulu le reconnaître. Une sorte d’étrangeté avait effectivement pénétré la peinture, cela ne faisait aucun doute. Et si elle avait vraiment réussi à la corrompre, son âme cachée de Métamorphe irradiant son essence dans l’esprit de Nismile, conférant aux impulsions de son âme une coloration étrangère…

Ils descendirent le long du cours d’eau en silence. Quand ils atteignirent la prairie aux lis des marais où Nismile avait vu son premier Métamorphe, il s’entendit demander impulsivement :

— Sarise, j’ai une question à te poser.

— Oui ?

Il ne put s’empêcher de poursuivre.

— Tu n’appartiens pas à l’espèce humaine, n’est-ce pas ? En fait, tu es une Métamorphe ?

Elle le regarda en écarquillant les yeux et le sang lui monta au visage.

— Tu parles sérieusement ?

Il hocha la tête.

— Moi, une Métamorphe ? dit-elle avec un rire peu convaincant. Quelle drôle d’idée !

— Réponds-moi, Sarise. Regarde-moi dans les yeux et réponds-moi.

— C’est trop bête, Therion.

— Je t’en prie. Réponds-moi.

— Tu veux que je te prouve que je suis de race humaine ? Comment pourrais-je le faire ?

— Je veux que tu me dises que tu appartiens à la race humaine. Ou à une autre.

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