Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
— Je suis un être humain, dit-elle.
— Puis-je le croire ?
— Je ne sais pas. Je t’ai donné ta réponse.
Elle avait l’œil pétillant de gaieté.
— Je ne donne pas l’impression d’un être humain ? reprit-elle. Je ne me comporte pas comme un être humain ? J’ai l’air d’être une imitation ?
— Peut-être suis-je incapable de percevoir la différence.
— Pourquoi t’imagines-tu que je suis une Métamorphe ?
— Parce que seuls les Métamorphes vivent dans la jungle, répondit-il. Cela semble… logique. Et pourtant… malgré…
Il bafouilla.
— Bon, reprit-il, j’ai eu ma réponse. C’était une question stupide et j’aimerais abandonner ce sujet. D’accord ?
— Comme tu es bizarre ? Tu dois être en colère contre moi. Tu penses vraiment que j’ai gâché ta peinture.
— Ce n’est pas vrai.
— Tu es un piètre menteur, Therion.
— D’accord. Quelque chose a gâché ma peinture. Je ne sais pas quoi. Ce n’est pas le tableau que je voulais faire.
— Alors, peins-en un autre.
— C’est ce que je vais faire. Laisse-moi te peindre, Sarise.
— Je t’ai dit que je ne voulais pas être peinte.
— J’en ai besoin. Il faut que je voie ce qu’il y a dans mon âme, et la seule manière dont je puisse savoir…
— Peins le dwikka, Therion. Peins la hutte.
— Pourquoi pas toi ?
— Cette idée me met mal à l’aise.
— Tu ne me donnes pas une vraie réponse. Qu’y a-t-il dans le fait d’être peinte qui…
— Je t’en prie, Therion.
— As-tu peur que je te voie sur la toile d’une manière que tu n’aimeras pas ? Est-ce de cela qu’il s’agit ? Que j’obtienne une réponse différente à mes questions quand je te peindrai ?
— Je t’en prie.
— Laisse-moi te peindre.
— Non.
— Alors, donne-moi une raison.
— Je n’en ai pas, dit-elle.
— Alors, tu ne peux refuser. Il sortit une toile de son sac.
— Ici, dans la prairie, tout de suite. Allez, Sarise. Tiens-toi debout près du cours d’eau. Cela ne prendra qu’un instant…
— Non, Therion.
— Si tu m’aimes, Sarise, tu me laisses te peindre.
C’était un chantage maladroit et cela lui fit honte de s’y être livré ; et cela la mit en colère, car il vit dans ses yeux une lueur dure qu’il n’y avait encore jamais vue. Ils s’affrontèrent pendant un long moment de tension.
— Pas ici, Therion, dit-elle enfin d’une voix froide et blanche. À la hutte. Je te laisserai me peindre là-bas, puisque tu insistes.
Ils ne parlèrent ni l’un ni l’autre pendant le reste du chemin.
Il avait envie d’oublier tout cela. Il lui semblait avoir imposé de force sa volonté, avoir commis une sorte de viol, et il se prenait presque à souhaiter se retirer de la position qu’il avait conquise. Mais il n’était plus question maintenant de rétablir l’ancienne harmonie pleine d’aisance qui régnait entre eux ; et il lui fallait ses réponses. L’air gêné, il commença à préparer la toile.
— Où dois-je me mettre ? demanda-t-elle.
— N’importe où. Au bord du cours d’eau. Près de la hutte.
Elle se dirigea vers la hutte d’une démarche traînante et indolente. Il approuva d’un signe de tête et, l’air découragé, effectua les ultimes préparatifs avant d’entrer en transe.
Sarise lui lançait des regards noirs. Les larmes lui montaient aux yeux.
— Je t’aime, cria-t-il brusquement avant d’entrer en transe, et la dernière chose qu’il vit avant de fermer les yeux fut Sarise changeant de pose, abandonnant son attitude maussade et indolente, redressant les épaules, les yeux soudain brillants et le sourire éclatant.
Quand il rouvrit les yeux, la peinture était faite et Sarise le regardait craintivement de la porte de la hutte.
— Comment est-elle ? demanda-t-elle.
— Viens. Regarde par toi-même.
Elle vint se placer à côté de lui. Ils examinèrent ensemble le tableau et au bout d’un moment Nismile passa le bras autour de ses épaules. Elle frissonna et se rapprocha de lui.
Le tableau montrait une femme aux yeux humains et à la bouche et au nez Métamorphes sur un fond déchiqueté et chaotique de rouges, d’orange et de roses discordants.
— Tu sais maintenant ce que tu voulais savoir, dit-elle calmement.
— C’était toi dans la prairie ? Et les deux autres fois ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Tu m’intéressais, Therion. Je voulais tout savoir sur toi. Je n’avais jamais vu personne comme toi.
— Je n’y crois toujours pas, murmura-t-il.
Elle montra la toile.
— Crois-la, Therion.
— Non. Non.
— Tu as ta réponse maintenant.
— Je sais que tu es un être humain. C’est le tableau qui ment.
— Non, Therion.
— Prouve-le-moi. Transforme-toi pour moi. Transforme-toi tout de suite.
Il la lâcha et fit quelques pas en arrière.
— Fais-le. Transforme-toi pour moi.
Elle le regarda avec tristesse. Puis, sans transition perceptible, elle se transforma en une réplique de lui-même, comme elle l’avait déjà fait une fois : la preuve décisive, la réponse irréfutable. Un muscle se mit à frémir follement sur la joue de Nismile. Il la regardait sans ciller et elle se transforma derechef, cette fois en quelque chose de terrifiant et de monstrueux, une énorme chose grisâtre, gonflée, grêlée et cauchemardesque, la peau flasque, des yeux comme des soucoupes et un bec noir et crochu ; puis elle prit sa forme de Métamorphe, plus grande que lui, la poitrine creuse et les traits imperceptibles et enfin elle redevint Sarise, cascade de cheveux auburn, mains fines et cuisses fermes et musclées.
— Non, dit-il. Pas cela. Assez d’imitations.
Elle redevint la Métamorphe.
— Oui, fit-il en hochant la tête. C’est mieux. Reste ainsi. C’est plus beau.
— Beau, Therion ?
— Je te trouve belle. Comme cela. Comme tu es vraiment. La tromperie est toujours laide.
Il lui prit la main. Elle avait six doigts, longs et étroits, sans ongles ni articulations visibles. Sa peau était soyeuse et légèrement luisante et au toucher elle n’était pas du tout telle qu’il l’avait imaginée. Il fit courir légèrement ses mains sur le corps mince et pratiquement dépourvu de chair. Elle restait absolument immobile.
— Il faut que je parte maintenant, dit-elle.
— Reste avec moi. Vis ici avec moi.
— Même maintenant ?
— Même maintenant. Sous ta véritable forme.
— Tu veux toujours de moi ?
— Quand je suis venue te voir au début, dit-elle, c’était pour t’observer, pour t’étudier, pour te faire marcher, peut-être même pour me moquer de toi et te faire du mal. Tu es l’ennemi, Therion. Ta race doit toujours être l’ennemi. Mais quand nous avons commencé à vivre ensemble, j’ai compris que je n’avais aucune raison de te haïr. Pas toi, toi en tant qu’individu, tu comprends ?
C’était la voix de Sarise qui sortait de ces lèvres si différentes. Comme c’est curieux, songea-t-il, comme tout cela ressemble à un rêve.
— J’ai commencé à vouloir rester avec toi. À faire durer le jeu à jamais, tu vois ? Mais le jeu devait se terminer. Et pourtant, je veux encore rester avec toi.
— Alors, reste, Sarise.
— Seulement si tu veux vraiment de moi.
— Je te l’ai déjà dit.
— Je ne te fais pas horreur ?
— Non.
— Peins-moi encore, Therion. Montre-moi avec un tableau. Montre-moi l’amour sur la toile, Therion, et je resterai.