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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Et Ruth s’était dit : « J’ai froid. »

Elle n’avait pas réussi à verser la moindre larme. C’était comme si, en un instant, son corps tout entier s’était transformé en glace. Seul le moignon de son doigt amputé lui avait fait sentir un élancement aigu et douloureux. Comme un hurlement. Et puis rien d’autre. Il était devenu de glace lui aussi. Et bien que les journées soient encore douces, Ruth s’était emmitouflée dans de gros pulls et des couvertures en cachemire. Malgré cela, elle n’avait jamais cessé d’avoir froid.

Entourée des miroirs drapés de noir, elle restait assise, immobile, sur le siège que son grand-père occupait toujours, cherchant quelque reste de la chaleur que ce vieil homme irascible et affectueux lui avait toujours communiquée, tandis que son père récitait le Kaddish. Personne, dans leur grande demeure, n’avait versé la moindre larme. Son père n’avait pas pleuré, mais il se laissait pousser la barbe, comme le voulait la tradition. Sa mère n’avait pas pleuré, toutefois elle n’avait peut-être jamais su pleurer, pensa Ruth.

Le jour de l’enterrement — annoncé dans tous les journaux —, la prairie du cimetière était remplie d’ouvrières et d’ouvriers, avec leurs vêtements de pauvres et un bandeau noir autour du bras. Ils ne pleuraient pas non plus. Ils avaient les yeux rivés au sol, les hommes avec la yarmulke sur la tête. Au premier rang, alignés auprès de Ruth et de ses parents, se tenaient des femmes et des hommes élégants, de leur monde et du monde des affaires, y compris des concurrents. Ruth avait toujours froid. Et elle n’arrivait pas à verser une larme pour cet homme qu’elle avait tellement aimé.

Le père de Ruth parla. Mais il ne dit rien de qui était vraiment le grand-père Saul. Il raconta qu’il était arrivé d’Europe, avait fondé la Saul Isaacson’s Clothing et avait fait prospérer ses affaires. Le couturier Asher Mankiewiz parla aussi, précisant simplement que le grand-père était dur mais juste, et qu’il s’y connaissait en vêtements et en mode. Un ouvrier parla au nom de tous les autres, pour affirmer que Saul Isaacson était un bon juif, respectueux des traditions. Et des concurrents parlèrent aussi, mais juste pour dire que l’industriel leur avait sans cesse donné du fil à retordre, qu’il semblait avoir une longueur d’avance sur tous les autres et qu’à la fin de chaque saison, c’était toujours lui qui restait avec le moins d’invendus. Enfin le rabbin parla, pour signaler que le grand-père occupait avec ponctualité son banc à la synagogue, qu’il était généreux dans ses dons à la communauté hébraïque, qu’il ne manquait jamais aux bris ou bar-mitsva auxquelles il avait été officiellement invité et que, pour autant qu’il le sache, il avait toujours mangé kasher.

Puis on commença à descendre le cercueil dans la fosse.

« Je suis seule » se dit alors Ruth, au milieu de tous ces gens.

« Et avec sa canne, il frappait plus fort que Babe Ruth ! ajouta à cet instant une voix à quelques pas d’elle, assez forte pour que les premiers rangs puissent l’entendre. Amen ! »

Ruth et les autres se retournèrent. Christmas portait une ridicule yarmulke multicolore faite au crochet, posée trop en avant et un peu de travers sur sa tête.

Soudain, Ruth se mit à pleurer toutes les larmes qu’elle n’avait pas réussi à verser ces derniers jours. Toutes en même temps, comme un fleuve en crue sortant de son lit, incontrôlable, ou comme un glacier fondant en un instant, et elle sentit revenir en elle la chaleur que cette mort lui avait volée. Ses jambes se dérobèrent et, tombant à genoux, elle porta les mains à ses yeux, tentant de colmater cette terrible brèche de douleur qui s’était ouverte au beau milieu de sa poitrine.

Christmas fut aussitôt à son côté, il s’agenouilla aussi et lui passa un bras autour des épaules, essayant de contenir les tressaillements qui la secouaient.

« Je suis là, maintenant, lui murmurait Christmas à l’oreille.

— Ruth ! Ruth ! lança sa mère d’une voix stridente, tout en s’efforçant de parler bas. Ne te donne pas en spectacle !

— Jeune homme, on est à un enterrement, pas au cirque ! gronda le père de Ruth, prenant Christmas par le bras et essayant de le relever.

— Fais quelque chose, Philip ! continua la mère de Ruth de sa voix stridente, à l’adresse de son mari. Il nous couvre de ridicule !

— Greenie ! Greenie ! » appela le père.

Le gangster habillé de vert se fraya un passage jusqu’au bord de la tombe où reposait Saul Isaacson. Il prit résolument Christmas par les épaules et l’obligea à se lever.

« Emmène-le ! commanda le père de Ruth.

— Ne m’oblige pas à employer la force devant tous ces gens » souffla Greenie à Christmas.

Christmas aida Ruth à se relever et caressa son visage baigné de larmes.

« Il va me manquer » lui dit-il.

Ruth éclata en sanglots plus violemment encore et se serra contre Christmas.

« Arrête, Ruth ! lança sa mère, hystérique.

— Emmène-le ! répéta le père à Greenie.

— On y va, mon garçon » fit Greenie à Christmas, accentuant sa prise sur le bras du jeune.

Christmas regarda Ruth encore une fois et puis laissa Greenie l’escorter hors de la foule, jusqu’au chemin goudronné du cimetière.

« Je suis désolé » lâcha Greenie.

Christmas lui tourna le dos et se dirigea lentement vers la sortie, longeant les voitures de luxe avec chauffeurs en livrée qui avaient formé le cortège funéraire.

26

Manhattan, 1923

Ruth était sortie de la bibliothèque avec une heure d’avance, mais sans avertir Fred. Ce jour-là, elle rentrerait seule chez elle.

Depuis la mort de son grand-père, ses parents avaient licencié Greenie et sa bande de gorilles. La responsabilité de l’accompagner où qu’elle aille incombait dorénavant au seul Fred. Le billet de Bill, des mois après, était perçu plus comme la plaisanterie d’un sadique que comme une réelle menace. Les mailles de son filet protecteur s’étaient élargies mais, pour Ruth, même la constante présence de Fred pesait lourdement sur sa liberté. Et jour après jour, elle éprouvait davantage le besoin d’être libre.

Son grand-père était mort depuis trois mois et elle n’était pas encore parvenue à retourner à la vie. Le vide qu’il avait laissé en elle était impossible à combler. Sa nature s’était faite plus réservée encore. On aurait dit qu’un siècle s’était écoulé depuis cette soirée où, alors qu’elle avait treize ans, elle était sortie en cachette avec Bill à la recherche d’aventures, de rires et de gaieté. On aurait dit qu’un siècle s’était écoulé — et non pas deux ans à peine — et qu’elle n’avait jamais été cette petite fille naïve. Bill l’avait marquée à vie. Et la mort de son grand-père l’avait poussée encore plus au fond de la prison qu’elle se construisait toute seule.

C’est pourquoi ce jour-là, Ruth avait décidé de retrouver un peu de sa vie. Elle avait dit à Fred de passer la prendre à cinq heures, alors qu’à quatre heures elle avait déjà quitté la bibliothèque. Le premier pas pour reconquérir son existence, ce serait de s’attarder dans les rues, toute seule. Faire du lèche-vitrines, toute seule. Comme n’importe quelle jeune fille. Puis elle rentrerait chez elle et se préparerait à son rendez-vous de l’après-midi avec Christmas, le seul grâce à qui elle se sentait libre. Le seul qu’elle aime et déteste avec une telle intensité. Les autres, c’était comme s’ils n’existaient pas.

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