Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Après toutes ces années de solitude et de stabilité, passées uniquement à s’occuper de Christmas, Cetta à présent était fébrile et ne tenait plus en place. Rester dans son sous-sol lui était insupportable. Surtout le dimanche.
« On sort ! » lança-t-elle ainsi un dimanche à Christmas, avant de l’entraîner dans la rue. Elle ne savait où aller. Mais cela n’avait aucune importance. Marcher la distrayait. Chaque pas était une seconde de moins. Une seconde qui la rapprochait du moment où elle verrait Sal dans l’embarcation du Département pénitentiaire de New York. Une seconde qui la rapprochait du moment où Sal et elle se regarderaient, libres tous les deux.
Tandis qu’elle errait dans les rues du Lower East Side, Cetta remarqua un attroupement et des drapeaux américains qui flottaient au vent. « Viens, on va voir ! » dit-elle à Christmas. En s’approchant, elle aperçut un petit homme trapu qui remerciait tous les habitants du Lower East Side depuis une estrade en bois décorée de cocardes. Il avait un visage solaire et énergique qui sembla familier à Cetta, sans qu’elle sache dire pourquoi. « Qui c’est ? » demanda-t-elle à une femme du voisinage.
« C’est le gars qui nous représente au Congrès, répondit la voisine. Il s’appelle Fiorello… quelque chose. Il a un nom bizarre, comme ton Christmas. »
Et alors, avec un coup au cœur, Cetta comprit soudain qui était l’homme politique sur l’estrade. Elle attendit qu’il ait fini son discours, puis se fraya un chemin parmi la foule et le rejoignit, saisie d’une émotion intense. « Mister LaGuardia ! appela-t-elle tout fort. Mister LaGuardia ! »
L’homme se retourna. Deux gardes du corps, grands et costauds, s’interposèrent immédiatement entre Cetta et lui.
« Regarde-le bien, Christmas ! » s’exclama Cetta lorsqu’elle fut devant eux. Elle se glissa entre les deux gorilles, approcha Fiorello LaGuardia et lui prit la main, qu’elle serra entre les siennes et embrassa. Puis elle attira Christmas à elle et le poussa vers l’homme politique. « Voici mon fils Christmas ! s’écria-t-elle. C’est vous qui lui avez donné son nom américain ! »
Fiorello LaGuardia la dévisagea, gêné, sans comprendre.
« Il y a presque huit ans, continua Cetta surexcitée, on a débarqué à Ellis Island et vous étiez là… vous étiez le seul qui parlait italien… l’inspecteur ne comprenait rien et vous avez dit… lui, mon fils, il s’appelait Natale… et vous vous avez dit…
— Christmas ? demanda Fiorello LaGuardia, amusé.
— Christmas Luminita, oui ! répondit Cetta, fière et émue. Et maintenant, il est américain… (ses yeux se gonflèrent de larmes). Touchez-le ! Je vous en prie, posez une main sur sa tête… »
Fiorello LaGuardia, embarrassé, mit sa main courte et trapue sur la tête blonde de Christmas. Cetta s’élança et jeta les bras autour du cou de l’homme. Mais elle recula immédiatement.
« Excusez-moi, excusez-moi… je… (elle ne savait plus que dire)… je… moi je voterai toujours pour vous ! s’exclama-t-elle avec emphase. Toujours ! »
Fiorello LaGuardia lui sourit :
« Alors il faut vraiment qu’on se dépêche de donner le droit de vote aux femmes ! » fit-il.
Les hommes qui étaient avec lui éclatèrent de rire. Cetta ne comprit pas pourquoi et rougit. Elle baissa les yeux et s’apprêtait à partir quand Fiorello LaGuardia saisit un bras de Christmas et le leva en l’air.
« C’est pour le futur de ces jeunes Américains que je lutterai à Washington ! s’écria-t-il à haute voix, de façon à ce que tout le public l’entende. C’est pour ces nouveaux champions ! »
Cetta regarda Christmas en se disant : « Pleure pas, crétine ! » Mais aussitôt, sa vue s’embua et son visage fut inondé de larmes. Alors que Fiorello LaGuardia s’éloignait au milieu des applaudissements du public, Cetta prit son fils dans ses bras et le serra contre elle : « Tu es un jeune Américain ! Un champion ! Tu as vu, Christmas ? C’est lui, le monsieur qui t’a donné ton nom… et il est comme le juge Scott pour Croc-Blanc ! Tu es américain, Fiorello LaGuardia l’a dit ! »
Quand Sal sortit de prison, la semaine suivante, Madame donna sa journée à Cetta. Et pendant toute la soirée, Cetta raconta à Sal sa rencontre avec Fiorello LaGuardia. Elle était fébrile et heureuse.
« Il a grandi ! » fit Sal tard dans la nuit, en regardant Christmas endormi. Puis il alluma un cigare, se tourna vers Cetta, et son regard se fit dur : « Je crois que tu as quelque chose d’autre à me raconter. »
Le lendemain soir non plus, Cetta n’alla pas travailler. Le matin, Sal lui avait apporté une robe en soie. Bleue. Avec un col blanc perle et une ceinture de même couleur. Il lui avait aussi offert des bas sombres ainsi que des chaussures noires et brillantes à bout carré. « Ce soir, on sort. Je viens te prendre à sept heures et demie » lui avait-il expliqué froidement.
Cetta, la veille au soir, lui avait tout dit sur Andrew. Y compris le Madison Square Garden. « Mais c’est fini ! » avait-elle insisté. Sal n’avait pas prononcé un mot. Il avait fini son cigare, avait quitté son fauteuil en forme de trône et il était parti. Cetta ne savait pas où. Et elle ne savait pas s’il reviendrait.
Or, Sal était réapparu le lendemain, avec la robe, les bas et les chaussures. Et à sept heures et demie, il était revenu la chercher en voiture.
« Où on va ? demanda Cetta.
— Au Madison Square Garden » répondit Sal. Pas un mot de plus. Il portait un costume sombre, élégant et brillant. Peut-être trop petit d’une taille. Et un manteau en cachemire noir. De la poche droite dépassait un paquet long et fin, enveloppé dans du papier cadeau fleuri.
« Premier rang, pas au poulailler ! » fit remarquer Sal en entrant dans le Madison.
Cetta en eut le souffle coupé. Et elle fut tellement émue que ses jambes se mirent à trembler.
Une jeune femme blonde les escorta à leurs places. Les lumières étaient braquées sur un espace carré surélevé et entouré d’une corde. Et dans ce carré, deux hommes en shorts et gants de boxe attendaient de combattre, tandis que l’arbitre fixait une horloge.
« Il n’y avait que ça, ce soir, fit Sal de sa voix profonde.
— C’est qui, le plus fort ? demanda Cetta. Qui va gagner ?
— Le noir, répondit Sal.
— Mais ils sont tous les deux noirs ! s’exclama Cetta.
— Justement. »
Cetta demeura un instant silencieuse avant d’éclater de rire. Et quand le gong retentit et que les deux boxeurs se jetèrent l’un sur l’autre, Cetta se serra contre le bras de Sal : « Je t’aime », lui glissa-t-elle à l’oreille.
Sal ne souffla mot. Il mit une main dans la poche de son manteau et en sortit le paquet fleuri qu’il tendit à Cetta sans la regarder. « J’ai appris à travailler le bois en menuiserie, expliqua-t-il. Ça, je l’ai fait exprès pour toi. »
Cetta embrassa Sal sur la joue et arracha avec enthousiasme le papier cadeau, heureuse elle riait. Le paquet ouvert, elle découvrit que c’était un pénis en bois.
« La prochaine fois que t’as envie d’écarter les cuisses, utilise ça » commenta Sal. Ensuite il se leva. « J’ai oublié mon cigare » ajouta-t-il sans la regarder, et il s’éloigna au moment même où l’un des boxeurs recevait un violent uppercut et où une éclaboussure de sueur venait tacher la robe neuve de Cetta.
Sal remonta les gradins, entra dans les toilettes, s’enferma à clef dans une cabine et appuya les mains contre le mur lépreux, serrant les dents, les yeux fermés. Puis un bruit obscène provenant du fin fond de son être le secoua, le fit vibrer, et alors Sal versa toutes les larmes qu’il ne voulait pas montrer à Cetta.