Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
En flânant, elle se mit à imaginer le jour où elle irait chez Christmas, dans sa rue, dans son immeuble. Toute seule. Peut-être rencontrerait-elle aussi la mère prostituée de Christmas, comme elle aurait pu rencontrer la mère d’un camarade quelconque. Et elle redeviendrait une jeune fille quelconque. Et elle n’aurait pas peur de circuler dans l’effrayant Lower East Side — cet endroit si proche de chez elle et pourtant si lointain qu’aucune de ses connaissances n’y avait jamais mis les pieds, et si éloigné que, parmi les gens qui comptaient, on en parlait comme d’un mythe ou d’un enfer — car Christmas la protègerait. Et tandis qu’elle se promenait tranquillement sur la cinquième avenue, tout en fantasmant sur ce quartier mal famé, elle était certaine qu’elle n’hésiterait pas et ne se sentirait pas comme une fillette apeurée à l’orée d’un bois menaçant ; elle était certaine qu’elle franchirait cette dangereuse frontière, au-delà de laquelle vivaient des bêtes féroces et des serpents enroulés autour des branches, dans l’obscurité ; elle était certaine de ne pas être troublée par les cris des animaux inconnus qui, invisibles, se déplaçaient en faisant craquer le tapis de feuilles mortes de manière inquiétante. Et elle ne craindrait pas les esprits démoniaques, les fantômes en peine, les magiciens ni les sorcières. Car Christmas la protègerait.
Tandis qu’elle se dirigeait vers chez elle, passant devant le temple de la quatre-vingt-sixième rue, la synagogue que son grand-père avait fréquentée, Ruth sourit à son reflet dans une élégante vitrine. Non, elle n’aurait pas peur, parce qu’elle serait avec Christmas, le gentil sorcier du Lower East Side.
Elle rentra chez elle avec une fougue et un enthousiasme qu’elle n’avait pas connus depuis des mois. Avec une envie de vivre et de rire qu’elle ne se rappelait pas avoir jamais éprouvé. Elle remerciait son destin de lui avoir fait rencontrer le seul bon génie du royaume interdit, le Lower East Side.
Elle se dit que ses parents n’étaient certainement pas à la maison. Son père devait être à l’usine, sa mère occupée à gaspiller de l’argent dans quelque magasin. Et pour une fois, elle leur fut reconnaissante à tous deux pour cette solitude qui pourtant, normalement, lui pesait. Elle courut dans la salle de bain de sa mère et commença à fouiller dans les tiroirs, émue comme une voleuse à son premier coup. Elle fut ébahie par l’invraisemblable quantité de cosmétiques. C’était cela, être femme ? Elle s’immobilisa et se regarda dans le miroir. Elle ne savait pas si elle était prête. Dans son corps, tout avait changé. Elle savait qu’elle était devenue femme. Mais elle ne savait pas si elle était vraiment prête à l’être.
Soudain, toute la joie enfantine qui l’avait animée jusque là s’évanouit. Elle sentit que ses pensées n’étaient plus celles d’une petite fille. Qu’elle n’arrivait plus à les retenir. Et l’allégresse céda la place à une autre sensation, plus brûlante et plus sombre, qui avait une saveur mystérieuse. C’était comme un tourbillon. Comme un vertige.
Elle passa une main sur sa poitrine, là où la bande la serrait, la faisant ressembler à un garçon. Elle ôta sa veste de cachemire bleu et puis, lentement, déboutonna son corsage blanc. Elle se regarda une nouvelle fois. Puis elle défit délicatement le nœud qui retenait la bande, qu’elle commença à dérouler. Le premier tour, le deuxième, le troisième, le quatrième et enfin le cinquième. Cinq tours de gaze qui lui permettaient de ne pas ressembler à une femme, de ne pas être elle-même. Elle se regarda encore. Nue. Ses petits seins rougis par la contrainte. Avec des signes plus marqués, à l’horizontale, là où les bords de la gaze avaient laissé leur empreinte. Et cette fois, elle se caressa la peau.
« Tu es prête à être femme ? » se demanda-t-elle, presque comme si, en posant la question, elle espérait entendre une réponse, sans devoir la prononcer. Sans devoir décider.
Sa main s’attarda autour du sein. Et puis se posa sur le mamelon. Ruth frissonna. Elle ressentit une espèce de langueur. Comme si quelque chose fondait en elle. Elle ferma les yeux. Et dans cette obscurité soudaine, le visage de Christmas apparut, la bouleversant. Ses cheveux blonds, couleur du blé. Ses yeux de braise, noirs et brillants. Son sourire franc. Ses manières douces. Comme étaient doux sa propre main sur son sein et ses doigts autour du mamelon.
Ruth ouvrit grand les yeux. Effrayée. Elle avait eu la réponse qu’elle cherchait. Qu’elle craignait, peut-être.
Elle était prête à devenir femme.
Mais pas tout de suite, se dit-elle, sans réussir à détacher les yeux de sa propre image dans le miroir, nue et s’abandonnant. Sensuelle. « Pas tout de suite » se répéta-t-elle. Et elle eut l’impression que cette pensée tremblait, comme sa voix aurait tremblé si elle avait prononcé ces mots.
La salissure que Bill avait collée sur elle, comme le sillage de sang qu’il avait laissé derrière lui, était toujours là, nichée entre ses jambes et imprimée dans son regard. Alors elle ramassa la gaze qu’elle avait laissé tomber et se banda à nouveau la poitrine. Presque avec un sentiment d’urgence. Toutefois, ses mains obéissaient à la sensation qui, maintenant, l’avait envahie, et la bande n’était pas aussi serrée qu’auparavant : elle était devenue tendre comme une caresse, comme le souvenir de quelque chose qui devait la protéger, chaude et réconfortante. Parce qu’elle ne devait pas se presser. Parce qu’elle avait peur de ce qu’elle pensait. De ce qu’elle décidait.
Elle se rhabilla, recommença à ouvrir les tiroirs de sa mère et se poudra légèrement le visage. Puis elle se mit un imperceptible voile d’ambre sur les paupières. Elle se coiffa en nouant deux rubans de satin rouge à ses boucles noires. Ensuite elle regagna sa chambre et se parfuma avec le № 5 de Chanel, le dernier cadeau de son grand-père. Enfin elle retourna dans la salle de bain de sa mère et ouvrit un petit étui noir qui contenait l’objet sacro-saint de toute femme : elle s’approcha du miroir et, les mains tremblantes, se mit un soupçon de rouge sur les lèvres.
Parce que, ce jour-là, elle embrasserait peut-être Christmas, le petit sorcier.
« On doit te parler, ma chérie ! » lança son père depuis le salon, alors que Ruth se préparait à sortir, afin d’arriver ponctuelle à son rendez-vous dans Central Park.
Ruth sursauta. Elle n’était pas seule ! Elle arracha en toute hâte les rubans rouges de ses cheveux et se frotta fébrilement le visage, effaçant toute trace de maquillage. Puis elle s’essuya les lèvres sur un pan de son corsage. Elle respira profondément et se présenta dans le salon, avec le cœur qui battait encore la chamade.
Son père et sa mère étaient installés dans deux fauteuils, mains sur les genoux et expression compassée sur le visage.
Ce fut seulement alors que Ruth s’aperçut qu’on avait roulé les tapis dans un coin et accroché des étiquettes aux poignées ou aux clefs de certains meubles.
« Assieds-toi, Ruth » dit sa mère.
27
Manhattan, 1923
Christmas n’était pas pressé de rentrer chez lui. Il était allé attendre Ruth à l’endroit habituel, sur leur banc de Central Park. Mais Ruth n’était pas venue. C’était la première fois qu’elle ratait un rendez-vous. Dans un premier temps, il avait simplement attendu. Ensuite il s’était levé et avait couru jusqu’à l’angle de Central Park West et de la soixante-douzième rue, là où ils se retrouvaient au début. Et puis il était revenu sur ses pas, toujours en courant, jusqu’au banc, de peur que Ruth ne soit arrivée et, ne le trouvant pas, ne s’en aille. Et c’est alors qu’il avait vu Fred. Une lettre à la main :