Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
« C’est à lui » répéta-t-il simplement.
Joey le fixa : « D’accord. »
La semaine suivant le petit boulot qui avait coûté un genou à Chick, Joey avait trouvé une piaule au-dessus du Wally’s Bar and Grill, géré par des Italiens amis de Big Head. Un mois plus tard, Buggsy et la taupe étaient passés de l’état de rats à celui de cadavres. Mais Joey était resté dans le Lower East Side. Et il était devenu le troisième membre des Diamond Dogs. Quelques jours lui avaient suffi pour comprendre que la bande n’existait pas vraiment. Néanmoins, il avait un plan qui consistait à exploiter la popularité de Christmas dans le quartier. Ainsi, au bout d’un mois, ils avaient mis en place quelques rackets et organisé deux ou trois petites escroqueries. Il savait qu’on ne pouvait pas compter sur Santo. Mais Christmas n’avait pas l’air de vouloir se passer de lui. En revanche, le chef des Diamond Dogs avait de l’étoffe, selon Joey. Il était éveillé. Il ne savait rien mais apprenait vite.
Depuis quelques jours, l’été s’était abattu sur la cité et avait tué le printemps, avec la même brutalité que l’hiver avait déployée pour l’empêcher de naître, à peine plus de deux mois auparavant. Dans les rues, on aurait dit que le goudron allait fondre.
« Merde, qu’est-c’qui fait chaud ! s’exclama Christmas. Et si on allait faire péter une bouche d’incendie ?
— Une douche gratis ! » rit Joey.
Santo pâlit. Christmas le regarda. Comme toujours, la peur de Santo était peinte sur son visage. Christmas lui donna une tape dans le dos :
« On y va seulement Joey et moi, dit-il.
— Et pourquoi ? s’enquit Santo.
— J’ai besoin que tu fasses un saut à la boulangerie de Henry Street.
— C’est pour… ? » demanda Santo, pâlissant encore davantage.
Christmas fouilla dans sa poche et en sortit quelques pièces :
« Il n’y a rien à faire. Tu achètes une focaccia sucrée et tu la donnes à ta mère.
— D’accord, mais…
— Vas-y, Santo ! Si tu piges pas tout de suite, tu pigeras plus tard. Tu connais la règle » rappela Christmas.
Joey éclata de rire et se donna une claque sur la cuisse. Santo baissa la tête, humilié.
« Santo, fit alors Christmas en lui passant un bras autour des épaules, j’ai juste besoin que tu te pointes là-bas et qu’on te voie. C’est tout. T’achètes une focaccia sucrée. Et tu la payes avec dix dollars (il passa un billet à Santo). On te connaît. On sait que tu fais partie des Diamond Dogs. Montre-leur que les affaires marchent bien. Et que le fric ne manque pas. Puis va chez ta mère.
— OK, boss ! s’exclama Santo, retrouvant le sourire. Voilà tes p’tites pièces ! dit-il en rendant les pièces de monnaie.
— Merci, Santo. À charge de revanche.
— On est les Diamond Dogs, non ? » fit Santo en s’éloignant.
Christmas attendit que Santo disparaisse au coin de la rue, puis il pointa un doigt contre la poitrine de Joey : « Si tu lui rigoles encore à la figure, je te casse la gueule ! » menaça-t-il.
Joey fit un pas en arrière, bras levés.
Christmas le fixa en silence.
« J’ai décidé de le larguer » annonça-t-il ensuite. Ruth ouvrit son journal intime. Elle caressa les neuf fleurs séchées qu’elle y conservait avec soin. Les neuf fleurs que Christmas lui avait offertes, presque un an auparavant. Neuf comme les doigts de ses mains.
Autour d’elle, dans la cour du lycée huppé et luxueux qu’elle fréquentait, ses camarades et les jeunes des autres classes riaient et s’amusaient. Ruth se tenait à l’écart. De l’autre côté du portail, elle apercevait l’un de ces horribles bonshommes que son grand-père avait mis à ses basques. À chaque fois qu’elle sortait de chez elle, un de ces types à la mise vulgaire se collait à ses jupes. Il entrait avec elle dans les magasins, la laissait en bas de l’escalier du lycée et l’attendait à la sortie. Quand un garçon d’une classe supérieure l’avait approchée un jour pour faire le malin, le truand de service l’avait saisi par le bras et avait demandé : « Tout va bien, mademoiselle Isaacson ? » Depuis ce jour, au lycée on l’appelait Tout-va-bien-mademoiselle-Isaacson. Ruth s’était isolée encore davantage. Elle était devenue farouche. Elle refusait de se rendre aux quelques fêtes où on l’invitait encore.
Mais il y avait une autre raison pour laquelle elle se tenait éloignée de ses camarades : elle avait quatorze ans et il se passait quelque chose dans son corps. Quelque chose qu’elle ne pouvait maîtriser. Sa poitrine avait commencé à pousser et à gonfler ses chemisettes. Au début, ses mamelons l’avaient fait souffrir, une douleur aiguë semblable à un pincement, et puis, quand la souffrance avait cessé, ils s’étaient transformés. Pas dans leur aspect, mais dans leur sensibilité. À présent, les effleurer lui procurait une sensation à la fois agréable et désagréable. Quelque chose de languissant. Toutefois, le pire avait été le jour où elle avait été saisie d’une crampe glacée au ventre, comme si deux serres se plantaient dans sa chair, et puis un flot chaud et rouge avait coulé à l’intérieur de ses cuisses. Ce matin-là, elle était restée immobile dans la salle de bain. Les yeux pleins de larmes et la main sur sa bouche ouverte. Le sang. Le même sang qui avait coulé sur ses cuisses après que Bill l’eut violée. Et la même douleur à l’intérieur. Et depuis, tous les mois, sa nature de femme revenait lui rappeler Bill. Lui rappeler qu’elle avait été salie.
En feuilletant les revues de sa mère, Ruth avait découvert la nouvelle mode : les flappers, les garçonnes. Ces femmes avaient les cheveux coupés court, et certaines se bandaient la poitrine pour sembler plus androgynes. Elle avait aussitôt décidé de devenir une flapper. Elle se banderait les seins en serrant tellement qu’elle aurait l’air d’une planche rabotée. Elle serrerait tellement qu’on la prendrait pour un garçon. Malheureusement, sa mère ne lui avait pas donné la permission de couper ses longues boucles noires. Mais au moins, Ruth — car ça personne ne pouvait le lui interdire, puisqu’elle n’avait demandé la permission à personne — commença à se bander la poitrine. À la dissimuler.
Ruth tourna la tête vers un petit groupe de jeunes qui riaient, assis sur la pelouse. Elle suivit des yeux la direction de leurs regards : ils étaient tournés vers un arbre et n’arrêtaient pas de rire. Au début, elle ne comprit pas pourquoi. Mais ensuite, elle les aperçut : Cynthia Siegel et Benny Dershowitz étaient en train de s’embrasser. Sur la bouche. Un tas de jeunes commençaient à s’embrasser, à cet âge. Ruth n’arrêtait pas d’en voir. Même sa seule amie, Judith Sifakis, avait donné un baiser à un garçon : elle n’avait jamais voulu dire qui, mais elle avait embrassé quelqu’un, et elle lui avait raconté tous les détails. Ruth détacha son regard de Cynthia Siegel et Benny Dershowitz. Tous les jeunes gens voulaient s’embrasser, à cet âge : Ruth le savait bien.
Et elle le savait parce qu’elle-même aurait voulu embrasser Christmas. C’était pour cela qu’elle le détestait. Parce qu’elle était différente de tous les autres, parce qu’elle avait neuf doigts et pas dix. Pourtant, elle pensait sans arrêt à Christmas. C’était le seul auprès de qui elle se sentait libre. Et c’était pour cela que, depuis peu, elle essayait de l’éviter ou de garder ses distances. Christmas était un danger. Ruth ne voulait pas être salie. Or, l’amour était sale. Elle qui avait connu tout ce qu’il y avait à connaître sans jamais avoir reçu son premier baiser, elle le savait. Elle le sentait sur ses lèvres et, plus bas, entre ses jambes. Lorsqu’elle était près de Christmas, c’était comme si mille fourmis couraient sous sa peau. Voilà pourquoi elle le détestait. Et voilà pourquoi elle se détestait.