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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Mais, ces derniers temps, il y avait autre chose en Christmas qui la troublait. Ses merveilleux yeux, si purs et si rayonnants, s’étaient assombris, et parfois ils lui rappelaient le regard noir de Bill. Elle avait l’impression de ne pas le reconnaître. Et ne pas le reconnaître, le trouver mystérieux et beaucoup plus homme que ses riches camarades de classe, non seulement cela la troublait, mais cela faisait croître en elle le désir de l’embrasser et de s’abandonner entre ses bras. Et plus son désir augmentait, plus elle se montrait dure envers Christmas afin qu’il ne le devine pas, parce qu’autrement il l’aurait vue souillée comme, pensait-elle, tous les autres la voyaient.

« Eh, tu dors ? lança une voix. La cloche a sonné ! »

Ruth referma vivement son journal intime. Une des neuf fleurs sèches tomba à terre. Le garçon s’approcha. C’était Larry Schenck, l’un des beaux gosses de l’école. Il avait seize ans. Larry ramassa la fleur et la tendit à Ruth :

« Alors comme ça, même Tout-va-bien-mademoiselle-Isaacson a un cœur ? sourit-il. Et qui est l’heureux élu ? » demanda-t-il.

Ruth effrita la fleur.

« Personne » répondit-elle, et elle retourna en classe.

« Salut, Greenie ! » avait lancé Christmas en entrant dans l’usine du vieux Saul Isaacson, à l’adresse du gangster toujours vêtu de soie verte. « Ruth est en sécurité ? »

Greenie l’avait regardé de travers, sans répondre.

« Vous avez chopé le rat ? » lui avait demandé Christmas.

Greenie s’était curé une dent avec un ongle et avait fait signe que non. Christmas avait fait une grimace et poursuivi son chemin vers le bureau du vieux, qui l’avait fait appeler.

« Il y a deux chemins pour devenir directeur d’un magasin, expliquait le propriétaire de la Saul Isaacson’s Clothing. Le premier chemin commence dans l’obscurité, c’est-à-dire dans l’entrepôt, au cœur de l’activité, là où est stockée la marchandise : c’est là qu’on apprend de quoi on a besoin, et qu’on peut développer ses intuitions du marché. L’autre chemin commence derrière le comptoir, au contact avec les clients : là on apprend à comprendre les gens, à saisir ce qu’ils désirent et ce qu’on veut leur faire désirer. Ces deux directeurs sont très différents l’un de l’autre, mais en peu de temps, il faudra qu’ils deviennent semblables. Celui qui a travaillé en entrepôt doit apprendre à connaître les gens, autrement il dépendra toute sa vie de ses vendeurs ; par contre, celui qui a été vendeur devra apprendre à gérer l’entrepôt, autrement il dépendra toujours du magasinier. Tu sais quel type de directeur tu pourrais être ?

— Et pourquoi je devrais le savoir ?

— Parce que dans la vie, si tu sais qui tu peux être, alors tu feras les bons choix.

— Moi, ce que je sais faire, c’est parler aux gens.

— Oui, j’avais remarqué ! Alors, voilà pourquoi je t’ai fait appeler : j’ai une proposition à te faire. J’ouvre un magasin de vente au détail et j’ai besoin de vendeurs et de magasiniers. D’habitude, je choisis des gens avec un minimum d’expérience, mais cette fois j’ai décidé de faire une exception. Tu veux un poste de vendeur ? Si tu joues bien tes cartes, tu pourrais devenir directeur. »

Christmas le regarda en silence.

« C’est Ruth qui vous l’a demandé ? interrogea-t-il.

— Non.

— Ça ne m’intéresse pas de faire le vendeur, dit Christmas. J’ai d’autres projets.

— J’ai une dette envers toi, expliqua le vieux. Le hasard, c’est un coup de pied dans le cul que la vie te donne pour te faire avancer. Le hasard, dans le monde des adultes, c’est une possibilité qu’il ne faut pas gâcher.

— Et en effet, j’ai l’intention de l’exploiter.

— Comment ?

— Vous avez déjà pensé à marier Ruth à un directeur de magasin ? interrogea Christmas.

— Non, je voudrais quelque chose de mieux pour ma petite-fille.

— Moi aussi.

— Qu’est-ce que tu t’es mis en tête, mon garçon ?

— Ruth, c’est mon hasard. Pas vous, monsieur Isaacson.

— Ruth est juive et toi, tu es italien.

— Moi, je suis américain.

— Ne dis pas d’idioties…

— Je suis américain.

— Si tu veux, mais en tout cas tu n’es pas juif. Et Ruth épousera un juif.

— Elle n’aimera pas un juif ! dit Christmas avec colère.

— Et elle t’aimera, toi ? » rit-il, sarcastique. Toutefois, c’était un rire forcé. Il retrouvait le regard intense dont il avait le souvenir, mais en plus déterminé, à présent. Comme si, tout à coup, le gosse était devenu homme.

« C’est ça, la possibilité que le hasard m’a offerte. Et je n’ai pas l’intention de la gâcher, comme vous dites. »

Le vieux Saul Isaacson fixa Christmas, tout en brandissant sa canne :

« À partir de ce moment, je t’interdis de voir Ruth ! » s’exclama le vieux.

Christmas ne cessa de sourire, avec un air de défi :

« Pourtant vous avez toujours une dette envers moi, pas vrai ?

— Mais ça ne va pas jusque là !

— Non, je pensais à votre offre de travail, dit Christmas. Moi, j’ai la personne qu’il vous faut.

— Je ne fais pas la charité !

— Quand j’ai trouvé Ruth, un de mes amis était avec moi. Lui aussi mérite de pouvoir exploiter le hasard. Et votre reconnaissance. »

Le vieux juif regarda intensément Christmas :

« Et qui c’est ? Encore un qui a la langue bien pendue, comme toi ?

— Non, monsieur. Santo est un magasinier né.

— Santo ?

— Santo Filesi. Il sait lire et écrire. »

La tête de Saul Isaacson oscilla de droite à gauche.

« Allez, d’accord ! finit-il par soupirer. Dis-lui de venir ici à l’usine demain matin à neuf heures précises, s’il veut ce poste. (Puis il pointa sa canne contre la poitrine de Christmas). Mais toi, tiens-toi loin de Ruth !

— Non, monsieur ! Il faudra me faire massacrer par Greenie. Mais s’il ne me tue pas… je me remettrai debout ! » dit Christmas résolu, avant de tourner les talons et de quitter le bureau.

Alors qu’il s’éloignait, Christmas entendit la canne du vieux s’abattre rageusement sur le bureau, à trois reprises. Puis il y eut un craquement sec : du bois qui se cassait.

Le lendemain, Santo se présenta devant Saul Isaacson avec une canne flambant neuve, que Christmas s’était procurée gratuitement chez un brocanteur du quartier, en lui laissant entendre qu’elle était destinée à un grand boss pour lequel les Diamond Dogs travaillaient : le numéro un en personne ! Le commerçant avait choisi sa meilleure canne en vieux bois d’ébène africain, ornée d’un pommeau en argent et munie d’une pointe renforcée en argent.

« De la part de Christmas ! fit Santo à neuf heures ce jour-là, en la tendant au vieux juif. Il dit que c’est une canne très résistante. »

Le grand-père lui arracha la canne des mains et la brandit en l’air, prêt à l’abattre. Puis il éclata tout à coup d’un rire sonore et il embaucha Santo avec une paye de vingt-sept dollars cinquante par semaine.

Au début de l’automne, le vieux était mort.

Le docteur Goldsmith, le médecin de famille, expliqua qu’il avait recommandé à Saul Isaacson de mener une vie plus régulière, d’éviter les efforts et les crises de colère, de ralentir ses activités, de manger sans excès et d’arrêter de fumer. Mais, toujours d’après le docteur Goldsmith, le vieux avait répliqué : « Je ne veux pas vivre comme un malade pour mourir en bonne santé ! » Ainsi, le fondateur de la Saul Isaacson’s Clothing — une des usines de textiles et de prêt-à-porter les plus prospères de tout l’État — était mort d’un infarctus.

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