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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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« Oublie-moi. Tout est fini. Adieu, Ruth. »

Rien d’autre. Christmas était tellement bouleversé qu’il n’avait pas posé la moindre question à Fred. Il avait entendu la voiture s’éloigner derrière lui mais ne s’était même pas retourné.

« Oublie-moi. Tout est fini. Adieu, Ruth. »

Il était resté assis sur ce banc, leur banc, tournant encore et encore le billet entre ses mains, le roulant, le tripotant, le jetant par terre avant de le ramasser et de finir, à chaque fois, par le relire. Comme s’il imaginait qu’en maltraitant ainsi ces quelques syllabes, elles finiraient par se mélanger et former des mots différents. Un message différent. Enfin, au bout de deux heures, il avait senti monter en lui une colère profonde. Coupant par le parc, il traversa la cinquième avenue et atteignit Park Avenue.

Le portier en livrée le bloqua immédiatement. Puis il appela l’appartement des Isaacson à l’interphone : « Un jeune homme dénommé Christmas demande Mlle Ruth » expliqua-t-il. Imperturbable, il écouta la réponse. « Très bien, madame, et veuillez m’excuser pour le dérangement » fit-il pour clore la communication. Alors il se tourna vers Christmas et rapporta, d’une voix nasale et antipathique :

« Mme Isaacson dit que mademoiselle est très occupée, et elle vous prie de ne plus la déranger à la maison.

— Je veux que Ruth me le dise en face ! » gronda Christmas en agitant la lettre dans les airs, avant de faire un pas en avant.

Le portier l’empêcha de passer :

« Ne m’obligez pas à appeler la police, menaça-t-il.

— Je veux parler à Ruth ! » clama Christmas.

À cet instant, une dame âgée, élégante et raffinée pénétra dans le hall de l’immeuble, fixant Christmas d’un air scandalisé.

« Bonsoir, madame Lester, dit le portier en esquissant un salut. Je vous ai fait monter vos revues. »

La vieille dame grimaça à travers ses rides et décocha un sourire forcé. Puis elle se dirigea vers l’ascenseur, où le liftier l’attendait au garde-à-vous.

Alors le portier, sans perdre son sourire, se pencha vers Christmas et lança : « Dégage, wop, ou ça va mal finir ! » Puis il se redressa, croisa les bras sur la poitrine et retrouva son attitude officielle de portier sur Park Avenue.

C’est pourquoi Christmas se dirigeait à présent vers son ghetto, sans se presser. Il était furieux. Mais qu’est-ce qu’elle s’imaginait, Ruth ? Qu’il était disposé à se laisser traiter comme un serviteur ? Simplement parce qu’elle était riche et lui un crève-la-faim ? Il allait lui faire passer le goût de faire des conneries pareilles ! La veille encore, il semblait pourtant — malgré tous les efforts qu’elle faisait pour le dissimuler — qu’elle l’aimait avec ce même sentiment absolu et bouleversant qu’il avait éprouvé à la seconde où il l’avait vue, à travers un voile de sang coagulé, sans savoir qui elle était et sans rien demander. Il s’était senti tout à elle, dès le premier instant et dès qu’il l’avait prise dans ses bras comme s’il portait un trésor. Et maintenant, Ruth prétendait tout arrêter avec ce billet ? Adieu. Christmas flanqua un coup de pied dans un morceau de goudron qui s’était détaché.

« Eh, attention, jeune homme ! » s’exclama un passant d’une quarantaine d’années, qui portait un costume gris et un manteau avec col de fourrure, parce que la pierre l’avait effleuré.

« Bordel, qu’est-c’tu veux, toi ? l’agressa Christmas en le poussant. Qu’est-c’tu cherches, merdeux ? Tu crois que tu m’fais peur, avec ta peau d’rat ? (et il le poussa encore). Tu crois que t’es quelqu’un ? Tu veux que j’te casse la gueule ? que j’te fasse les poches ? T’as envie d’passer Noël à l’hosto ?

— Police ! Police ! » se mit à crier le passant.

Le sifflet d’un policier retentit aussitôt.

Christmas regarda l’homme. Il lui cracha au visage et s’enfuit, courant aussi vite que possible, jusqu’à ce qu’il n’entende plus le sifflet du policier derrière son dos. Alors il s’arrêta, plié en deux, mains sur les genoux, tentant de reprendre son souffle. Autour de lui, il n’y avait que des gens joyeux. Des femmes et des hommes qui rentraient chez eux chargés de cadeaux et de petits paquets. C’était Noël pour tout le monde, mais pas pour Christmas.

« Allez tous vous faire foutre ! » hurla Christmas. Ses yeux se remplirent de larmes, qu’il refoula aussitôt. « C’est pas la peine de pleurer pour toi, Ruth, dit-il à voix basse. T’es qu’une petite fille riche de merde ! »

Il rejoignit Time Square. L’enseigne qu’il cherchait avait changé : maintenant on lisait « Aaron Zelter & Son ». Christmas ne se rappelait même pas la dernière fois où il avait été voir Santo. Leurs vies s’étaient éloignées, ils avaient pris deux chemins trop différents. Il se présenta dans le magasin. Les visages des vendeurs lui semblèrent différents, sans qu’il en soit sûr. Le directeur, en tout cas, n’était plus le même.

« Vous désirez ? demanda le nouveau directeur d’un air soupçonneux.

— Il travaille toujours ici, Santo Filesi ?

— Qui ça ?

— Le magasinier, précisa Christmas.

— Ah, l’Italien ! s’exclama le directeur. Oui, pourquoi ?

— Je suis un ami, je voudrais lui dire bonjour, sourit Christmas.

— Va l’attendre devant l’arrière-boutique. En ce moment, il travaille ! fit le directeur sans répondre à son sourire ; puis il tira une montre de son gilet et la consulta. On ferme dans cinq minutes. Quant ton ami aura fini, tu pourras lui parler autant que tu veux sans que ça me coûte un sou.

— Merci…, lâcha Christmas en se dirigeant vers la sortie du magasin.

— Il y a un vieux proverbe qui dit : “Il est interdit de gâcher le temps compté par Dieu et payé par les hommes.” »

Christmas secoua la tête sans cacher son ennui. Il n’était pas d’humeur pour les sermons. Il tourna au coin de la rue et attendit la fermeture, priant pour que ces quelques minutes s’écoulent rapidement, parce qu’il n’avait aucune envie de rester seul avec ses pensées. Mais Santo ne tarda pas à sortir de l’arrière-boutique :

« Christmas ! s’écria Santo surpris, dès qu’il aperçut son ami.

— Ils ont tout changé, là-dedans ! fit remarquer Christmas en indiquant le magasin. C’est bizarre qu’ils aient pas viré un boulet comme toi !

— Ils ont failli ! fit Santo tandis qu’ils rentraient ensemble chez eux, comme au bon vieux temps. Tu connais la phrase préférée du directeur ?

— Il est interdit de gâcher le temps compté par Dieu et payé par les hommes. »

Santo se mit à rire :

« Exactement ! Alors il te l’a sortie à toi aussi ? Quel casse-couilles ! Depuis que le vieux Isaacson est mort, son fils se débarrasse petit à petit de toute la boîte. Maintenant, c’est ce radin dégueulasse qui s’occupe du magasin. Il a diminué ma paye d’un dollar cinquante, et je travaille presque deux fois plus ! »

Christmas donna une tape à Santo :

« Avec cette tenue d’employé, t’as vraiment l’air d’une pédale ! rit-il.

— Et j’vais l’devenir, à force d’être toujours enfermé dans ces foutus stocks ! »

Les deux jeunes se mirent à rire. Ils avaient quinze ans, un peu de barbe ombrait leurs visages et leurs yeux étaient déjà légèrement marqués par la vie. Ils longèrent quelques blocks en silence, comme autrefois.

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