Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
À nouveau, Cetta eut honte de la robe verte à fleurs jaunes, qu’elle avait achetée exprès pour l’occasion à un vendeur ambulant du Lower East Side, pour trois dollars quatre-vingt cents.
Quand elle releva la tête, elle vit qu’Andrew riait et se tournait vers la femme à lunettes ; il la prenait dans ses bras et l’embrassait. Alors Cetta eut envie de s’en aller. Mais quelque chose la retenait.
« La place à côté de toi est libre, ma belle ? » lança quelqu’un sur sa droite.
Cetta se retourna. L’ouvrier lorgnait dans son décolleté.
« Bas les pattes ! Sinon j’te coupe le p’tit oiseau et j’te l’fais avaler ! » rétorqua-t-elle, avant de recommencer à observer Andrew et sa femme. Ils étaient identiques, se dit-elle. C’étaient deux Américains. Et, une nouvelle fois, elle eut l’impression de ne pas être à sa place.
Ensuite on baissa les lumières et le spectacle commença. Cetta avait du mal à suivre le récit des confrontations entre les ouvriers et la police. Un malaise croissant la gagnait. Elle n’avait pas éprouvé de colère en voyant Andrew et sa femme, comme elle l’aurait imaginé, mais quelque chose de plus subtil. Quelque chose qu’elle ne voulait pas encore accepter.
Le public soudain se mit debout et, à l’unisson des acteurs sur la scène, tous les spectateurs entonnèrent un chant dans une langue étrangère. Cetta se leva aussi. Pour regarder Andrew.
L’ouvrier à son côté lorgna dans son décolleté :
« Tu ne connais pas la Marseillaise ? lui demanda-t-il.
— Va te faire foutre ! » rétorqua Cetta avant de fixer à nouveau Andrew qui chantait bras-dessus bras-dessous avec la femme à lunettes.
Cetta suivit le deuxième tableau : pendant les affrontements avec la police, un pauvre malheureux qui observait les échauffourées depuis un porche était tué par une balle perdue. Il s’appelait Valentino Modestino. « C’est toujours sur les Italiens que ça tombe ! » se dit Cetta, sans cesser de regarder Andrew. Dans le troisième tableau, on descendait le cercueil de Modestino dans sa tombe, au son de la Marche Funèbre, et il était recouvert du drapeau rouge des grévistes. Comme si c’était un héros. « Il n’était pas des vôtres. Il n’en avait rien à foutre » pensa Cetta avec colère. Puis elle regarda Andrew et murmura doucement, la voix brisée : « Il ne t’avait pas demandé de faire son éducation, lui… »
Cetta ne parvint pas à suivre le reste du spectacle, saisie par cette pensée qu’elle n’avait pas voulu formuler rationnellement, et ne détacha plus les yeux d’Andrew et sa femme. « Je suis pas comme vous » se dit-elle. Et pendant que le public entonnait l’Internationale, Cetta remarqua que l’ouvrier continuait à reluquer son décolleté. « Non, je suis pas comme vous ! » se répéta-t-elle, dépassée par cette sensation d’étrangeté. « Je suis une putain avec une robe totalement déplacée ! »
Ce fut alors qu’Andrew l’aperçut. Leurs regards se croisèrent un instant. Andrew détourna les yeux, gêné. La femme d’Andrew aussi vit Cetta.
À la fin du spectacle, la foule se déversa dans les rues. Cetta retrouva Andrew qui discutait fiévreusement avec d’autres personnes. Un peu plus loin, son épouse distribuait des tracts. Cetta réalisa que la femme la fixait et puis se rapprochait d’elle. Les deux femmes se retrouvèrent bientôt face à face dans la foule, à moins d’un pas l’une de l’autre. L’épouse d’Andrew examina la robe de Cetta avec un mépris évident.
« Il ne m’avait pas dit que c’était un bal masqué ! » lança Cetta.
La femme d’Andrew ôta son bonnet et secoua ses cheveux. Ils étaient blonds et fins. Et lisses. Elle avait aussi des yeux bleu clair, des yeux d’Américaine, pensa Cetta. Comme Andrew.
« Il t’a appris à avoir une conscience, au moins ? » fit l’épouse d’Andrew, la toisant avec un sourire sarcastique.
« Et toi, il t’a appris à baiser ? » rétorqua Cetta, yeux noirs et cheveux frisés ramassés en chignon sur la nuque.
L’épouse encaissa. Elle baissa les yeux un instant, vexée. Cetta vit qu’Andrew les avait repérées. Il était pâle, le regard inquiet. Faible. Mesquin.
« Il est tout à toi ! annonça alors Cetta à la syndicaliste. Il a seulement réussi à m’apprendre que j’étais une putain, ajouta-t-elle à voix basse. Mais ça, je le savais déjà. » Elle tourna les talons et se fondit dans la foule qui célébrait la grève de Silk City.
Avant de rentrer à la maison, Cetta acheta une revue de mode. Puis elle courut chez elle. Elle bouillait de rage. Et suffoquait d’humiliation. Elle ne descendit pas dans son sous-sol mais monta au deuxième étage et frappa avec force à la porte de Mme Sciacca. « Qu’est-ce que tu t’étais mis en tête ? » se répétait-elle.
La grosse voisine ouvrit, ensommeillée, un châle en laine bleue recouvrant sa chemise de nuit.
« Il est tard ! se lamenta-t-elle.
— Il faut que je voie Christmas ! lança Cetta, une urgence un peu affolée dans la voix.
— Il dort…
— J’ai un truc important à lui dire ! Poussez-vous… » et Cetta écarta Mme Sciacca, entrant chez elle comme une furie. Elle atteignit le petit lit où dormait Christmas et prit son fils dans ses bras, le tirant violemment de son sommeil.
Christmas grommela quelque chose. Puis il ouvrit les yeux et reconnut sa mère. Il avait cinq ans, une mèche blonde en désordre sur le front et un air effrayé.
Cetta porta Christmas jusqu’à la fenêtre du petit salon, qu’elle ouvrit. Elle appuya le bambin contre le rebord de la fenêtre et lui mit devant les yeux la revue de mode.
L’enfant était pétrifié.
« Regarde bien ! Celui-là, c’est un Américain » lui dit Cetta d’un ton exalté, en lui montrant un modèle photographié en tenue de polo. Puis elle pinça les joues de Christmas et tourna son visage vers la rue. « Et regarde-là ! dit-elle en indiquant un homme qui rentrait chez lui avec sa valise de vendeur ambulant. Celui-là, ce ne sera jamais un Américain ! » Elle feuilleta à nouveau frénétiquement la revue, en proie à cette rage intérieure qui ne semblait pas faiblir. Elle s’arrêta sur la photo d’une actrice : « Ça, c’est une Américaine ! » s’exclama-t-elle. Puis elle tourna à nouveau le visage de Christmas vers la rue : « Et celle-là, elle ne le sera jamais ! » fit-elle en pointant le doigt vers une femme voûtée qui fouillait les détritus des étals.
« Maman !
— Écoute-moi ! Écoute-moi bien, mon trésor ! » Elle saisit vigoureusement le visage de l’enfant entre ses mains, les yeux enfiévrés.
« Moi, je ne serai jamais une Américaine. Mais toi, si. Tu as compris ?
— Maman…, commença à pleurnicher Christmas, déboussolé.
— Tu as compris ? » cria Cetta.
La bouche de Christmas se mit à trembler, il s’efforçait de retenir ses pleurs.
« Toi, tu seras américain ! Vas-y, répète ! »
Christmas écarquillait les yeux.
« Répète !
— J’veux dormir…