Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Après, ils restèrent longtemps immobiles, côte à côte, les mains jointes, sans parler. Et même quand ils furent surpris par une petite ondée, ils ne bougèrent pas et laissèrent les gouttes brusques et cinglantes laver la sueur sur leur peau. Il ouvrit enfin les yeux et s’aperçut qu’elle l’observait avec une vive curiosité.
— Je veux te peindre, dit-il.
— Non.
— Pas maintenant. Demain. Tu viendras dans ma hutte et…
— Non.
— Cela fait des années que je n’ai pas essayé de peindre. Il est important pour moi de m’y remettre. Et j’ai très envie de te peindre.
— J’ai très envie de ne pas être peinte.
— Je t’en prie.
— Non, dit-elle doucement.
Elle s’écarta de lui et se releva.
— Peins la jungle. Peins l’étang. Ne me peins pas, d’accord, Nismile ? D’accord ?
L’air malheureux, il fit un signe d’acquiescement.
— Il faut que je parte maintenant, dit-elle.
— Veux-tu me dire où tu habites ?
— Je te l’ai déjà dit. Un peu partout. Dans la forêt. Pourquoi poses-tu ce genre de question ?
— Je veux pouvoir te retrouver. Si tu disparais, comment saurais-je où te chercher ?
— Je sais où te trouver, dit-elle. Cela suffit.
— Viendras-tu me voir demain ? Dans ma hutte ?
— Je crois.
Il lui prit la main et l’attira vers lui. Mais elle était devenue hésitante et distante. Le mystère dans lequel elle s’enveloppait tracassait Nismile. En fait, elle ne lui avait rien dit d’autre que son nom. Il trouvait difficile de croire qu’elle vivait comme lui en solitaire dans la jungle, se déplaçant au gré de ses envies ; mais il doutait de n’avoir pas remarqué, durant toutes ces semaines, l’existence d’un village humain dans les environs. L’explication la plus vraisemblable était toujours qu’elle était une Changeforme qui, pour il ne savait quelles raisons, s’était lancée dans une aventure avec un humain. Bien qu’il luttât contre cette idée, il était trop rationnel pour la repousser totalement. Mais elle avait l’air humain, dans son apparence, au toucher et dans son attitude. Les Métamorphes excellaient-ils vraiment dans leurs transformations ? Il fut tenté de lui demander franchement si ses soupçons étaient fondés, mais c’était stupide ; elle n’avait répondu à rien d’autre et ne répondrait certainement pas à cela. Il garda ses questions pour lui. Elle dégagea doucement sa main, sourit, lui envoya un baiser, se dirigea vers la piste bordée de fougères et disparut.
Nismile attendit à sa hutte toute la journée du lendemain. Elle ne vint pas. Cela l’étonna à peine. Leur rencontre avait été un rêve, un fantasme, un intermède hors du temps et de l’espace. Il n’espérait plus jamais la revoir. À l’approche du soir, il sortit une toile du sac qu’il avait apporté avec lui et l’installa en se disant qu’il pouvait peindre la vue depuis sa hutte quand le crépuscule empourprait l’air de la forêt ; il étudia longuement le paysage, évaluant les verticales des arbres minces par rapport à la lourde horizontale d’un large fourré touffu portant des baies jaunes mais, tout compte fait, il secoua la tête et rangea sa toile. Rien de ce paysage n’avait besoin d’être rendu par l’art. Il se promit le lendemain matin de remonter le cours d’eau au-delà de la prairie jusqu’à un endroit où des cactées rouges et charnues jaillissaient comme des flèches caoutchouteuses de la crevasse profonde d’un gros rocher : une scène plus prometteuse, peut-être.
Mais le lendemain matin il trouva des prétextes pour retarder son départ et à midi, il semblait être trop tard pour se mettre en route. À la place, il travailla dans son petit jardin – il avait commencé à transplanter quelques-uns des végétaux dont il mangeait les fruits ou les légumes verts – et cela l’occupa pendant des heures. En fin d’après-midi, un brouillard laiteux tomba sur la forêt. Il rentra, et quelques minutes plus tard on frappa à la porte.
— Je n’espérais plus, dit-il.
Des gouttelettes d’eau perlaient sur le front et les sourcils de Sarise. Le brouillard, songea-t-il, à moins qu’elle n’ait dansé sur le chemin.
— J’avais promis de venir, dit-elle doucement.
— Hier.
— C’est hier, fit-elle en riant.
Elle sortit une bouteille de dessous sa robe.
— Tu aimes le vin ? J’en ai trouvé. J’ai dû aller loin pour l’avoir. Hier.
C’était un vin gris et jeune, du genre qui pétille et picote la langue. La bouteille n’avait pas d’étiquette, mais il supposa qu’il s’agissait de vin de Zimroel, inconnu sur le Mont du Château. Ils vidèrent la bouteille, mais il en but plus qu’elle – elle ne cessait de remplir son verre – et quand elle fut terminée, ils sortirent en titubant pour faire l’amour sur le sol frais et humide au bord du cours d’eau ; puis ils somnolèrent, elle le réveilla dans la nuit et le conduisit à son lit. Ils passèrent le reste de la nuit serrés l’un contre l’autre et le lendemain matin elle ne manifesta aucun désir de partir. Ils se rendirent à l’étang pour commencer la journée par un bain ; ils s’étreignirent de nouveau sur la mousse turquoise ; puis elle le guida jusqu’à l’arbre gigantesque à l’écorce rouge où il l’avait vue pour la première fois et lui montra un fruit jaune colossal de plus de trois mètres de large qui était tombé de l’une de ses énormes branches. Nismile le regarda d’un air indécis. Il était fendu et l’intérieur formait une pulpe écarlate parsemée d’énormes graines noires luisantes.
— Un dwikka, dit-elle. Cela va nous griser.
Elle se dépouilla de sa robe et s’en servit pour envelopper de gros morceaux du fruit du dwikka qu’ils transportèrent jusqu’à la hutte et passèrent toute la matinée à manger. Ils rirent et chantèrent la plus grande partie de l’après-midi. Pour le dîner, ils firent griller des poissons pris au barrage de Nismile et plus tard, allongés dans les bras l’un de l’autre en regardant la nuit tomber, elle lui posa d’innombrables questions sur son passé, sa peinture, son enfance et ses voyages, sur le Mont du Château, les Cinquante Cités et les Six Fleuves, sur la cour royale de lord Thrayn et le Château royal aux innombrables salles. C’était un feu roulant de questions, la dernière jaillissait presque avant qu’il eût fini de répondre à la précédente. Sa curiosité était inlassable. Elle servait également à refréner celle de Nismile ; car bien qu’il eût envie de savoir beaucoup de choses sur elle – tout – il n’avait pas la possibilité de le demander, et c’était sans doute aussi bien, car il ne pensait pas qu’elle lui eût donné de réponses.
— Qu’allons-nous faire demain ? demanda-t-elle enfin.
Ils commencèrent donc à vivre ensemble. Les premiers jours, ils ne firent guère que manger, se baigner, s’aimer et dévorer le fruit euphorisant du dwikka. Il cessa de craindre, comme il l’avait fait au début, qu’elle disparaisse aussi soudainement qu’elle était venue. Au bout d’un moment, le flot de ses questions décrut, mais même dans ces conditions, il s’abstint de prendre le relais, préférant lui conserver son mystère.