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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Comme la statue passe à côté d’elle, elle lui caresse la joue de sa main libre.

JAHI : Bel amant, bel amant… bel amant, n’as-tu donc rien à me dire ?

LA STATUE : Ahhh !

SECOND SOLDAT : Qu’est-ce que c’est que ça ? Femme, arrête, tu as dit que tu étais sans pouvoir lorsqu’on te tenait.

JAHI : Contemple mon esclave. Te sens-tu de taille à l’affronter ? Vas-y ! Brise ta lance sur cette poitrine puissante.

La statue s’agenouille et baise l’un des pieds de Jahi.

SECOND SOLDAT : Non, mais je peux courir plus vite que lui.

Il jette Jahi sur son épaule et prend la fuite. La porte dans la colline s’ouvre. Il entre, et la referme violemment derrière lui. La statue vient la frapper de ses poings énormes, mais elle ne cède pas. Des pleurs coulent le long de son visage. Finalement, elle abandonne et se met à creuser la terre de ses mains.

GABRIEL, depuis les coulisses : C’est ainsi que les images de pierre conservent leur foi alors que le jour n’est plus, solitaires dans le désert où ne sont plus les hommes.

Tandis que la statue continue de creuser, la scène s’assombrit. Lorsque la lumière revient, l’Autarque est assis sur son trône. Il est seul en scène, mais, de part et d’autre, des silhouettes projetées sur un écran indiquent qu’il est entouré de sa cour.

L’AUTARQUE : Voici donc que je siège comme si j’étais le maître de cent mondes, alors que je ne suis même pas maître de celui-ci.

On entend un bruit de bottes d’hommes en marche, dans les coulisses ; un ordre est lancé.

L’AUTARQUE : Généralissime !

Entre un prophète. Il est habillé d’une peau de chèvre et tient un bâton dont le haut, grossièrement sculpté, représente un étrange symbole.

LE PROPHÈTE : Les mauvais augures se produisent par centaines. À Incusus, un veau est né sans tête, mais avec des bouches ouvertes aux genoux. Une femme à la réputation sans tache s’est rêvée enceinte des œuvres d’un chien, et la nuit dernière une pluie d’étoiles s’est abattue en sifflant sur les glaces méridionales, et les prophètes fourmillent.

L’AUTARQUE : Tu es toi-même prophète.

LE PROPHÈTE : L’Autarque lui-même les a vus !

L’AUTARQUE : Mon archiviste, qui est profondément versé dans l’histoire de cet endroit, m’a dit une fois que plus de cent prophètes y ont été massacrés – brûlés, dépecés par des bêtes sauvages, lapidés ou noyés. On en a même cloué quelques-uns à nos portes, comme des animaux nuisibles. Cependant, je voudrais en savoir davantage sur la venue du Nouveau Soleil, prophétisée il y a si longtemps. Comment cet avènement se produira-t-il ? Quelle en est la signification ? Parle, ou bien nous donnerons à l’archiviste l’occasion d’ajouter un cas de plus dans ses tablettes, et ce bâton servira de tuteur à l’ipomée.

LE PROPHÈTE : Je désespère de pouvoir jamais vous satisfaire, mais je m’y essaierai.

L’AUTARQUE : Serais-tu ignorant ?

LE PROPHÈTE : Non, je sais. Mais je te sais aussi pragmatique, te souciant uniquement des affaires de ce monde, et il t’arrive bien rarement de regarder au-delà des étoiles.

L’AUTARQUE : Depuis trente ans, je m’enorgueillis de faire ainsi.

LE PROPHÈTE : Cependant même toi, tu dois savoir qu’un cancer ronge le cœur du vieux soleil. En son centre, la matière s’effondre sur elle-même, comme en un puits sans fond, dont il serait la margelle.

L’AUTARQUE : C’est ce que m’ont expliqué mes astronomes depuis longtemps.

LE PROPHÈTE : Imagine une pomme qui soit pourrie au milieu ; de l’extérieur elle est encore belle – jusqu’à ce que la pourriture gagne la périphérie.

L’AUTARQUE : Tout homme qui aborde la deuxième partie de sa vie avec suffisamment de forces a médité sur ce fruit.

LE PROPHÈTE : Mais assez parlé du vieux soleil : ce qui importe, c’est son cancer. Qu’en savons-nous, en dehors du fait qu’il privera Teur de chaleur et de lumière, et finalement de vie ?

Bruits de lutte dans les coulisses. On entend un cri de douleur, et le craquement que pourrait faire un grand vase en tombant de son piédestal.

L’AUTARQUE : Nous apprendrons toujours assez tôt d’où vient ce vacarme, prophète. Continue.

LE PROPHÈTE : Nous savons qu’il est bien plus que cela, car il crée une rupture dans notre univers, une déchirure dans sa trame, dont nous ignorons les lois. Toutes choses se précipitent et plongent dans ce néant, rien n’y échappe. Et cependant, il peut en émerger n’importe quoi, car de tous les phénomènes connus elle est le seul qui ne soit pas l’esclave de sa nature propre.

Entre Nod, en sang, poussé par des piques tenues en coulisses.

L’AUTARQUE : Quelle est cette monstruosité ?

LE PROPHÈTE : La preuve même de ces augures mauvais dont je t’ai parlé. Dans les temps à venir, est-il dit depuis des siècles et des siècles, la mort du vieux soleil signifiera la destruction de Teur. Mais de son tombeau sortiront des monstres, un nouveau peuple et le Nouveau Soleil. L’ancienne Teur s’épanouira alors comme un papillon qui quitte sa chrysalide desséchée, et la nouvelle Teur prendra le nom d’Ushas.

L’AUTARQUE : Et tout ce qui nous est familier sera balayé ? Comme cette ancienne demeure dans laquelle nous sommes ? Comme toi et moi ?

NOD : Je n’ai ni savoir ni sagesse ; mais j’ai entendu un sage – qui sera bientôt mon parent grâce à un mariage – dire il y a peu que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Nous ne sommes que des rêves, et les rêves ne possèdent aucune vie en propre. Regardez, je suis blessé. (Il montre sa main.) Lorsque je serai guéri, il n’y aura plus rien. La blessure doit-elle dire, avec ses lèvres sanglantes, qu’elle est désolée de guérir ? Je tente simplement d’expliquer ce qu’un autre a dit, mais je crois que c’est bien ce qu’il voulait faire comprendre.

Dans les coulisses, un bourdon résonne.

L’AUTARQUE : Qu’est ceci, encore ? Toi, prophète, va et découvre qui a donné l’ordre de faire sonner la cloche, et pourquoi il l’a fait. (Le prophète sort.)

NOD : Il me semble que ce carillon commence à souhaiter la bienvenue au Nouveau Soleil. C’est ce que je suis venu faire moi-même. Nos traditions veulent que, lorsque nous accueillons un hôte de marque, nous poussions des cris et frappions nos poitrines, et que nous cognions sur le sol et sur les troncs d’arbre, dans une grande manifestation de joie ; nous soulevons les rochers les plus gros que nous pouvons et les précipitons dans les gouffres en son honneur. J’agirai de la sorte au matin, si vous me libérez ; je suis sûr que Teur elle-même se joindra à moi. Jusqu’aux montagnes qui sauteront dans la mer, quand le Nouveau Soleil se lèvera, ce jour.

L’AUTARQUE : Et d’où viens-tu donc ? Dis-le-moi, et je te ferai relâcher.

NOD : Eh bien, de mon pays, à l’est du Paradis.

L’AUTARQUE : Où cela ?

Nod montre la direction de l’est.

L’AUTARQUE : Et où se trouve le Paradis ? Dans la même direction ?

NOD : Mais ici… nous sommes au Paradis ; ou du moins juste en dessous.

Entre le généralissime, qui se dirige vers le trône, et salue.

LE GÉNÉRALISSIME : Autarque, nous avons fouillé tout le territoire au-dessus du Manoir Absolu, comme vous l’avez ordonné. Nous avons retrouvé la comtesse Carina ; comme ses blessures n’étaient pas sérieuses nous l’avons simplement escortée jusqu’en ses appartements. Nous avons également trouvé ce colosse ici présent, la femme aux bijoux que vous nous aviez décrite, ainsi que deux marchands.

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