Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Dès les années 1990, les maires des grandes villes leur dameraient le pion et s’imposeraient comme les patrons régionaux d’un monde globalisé ; ils laisseraient au département le soin de jouer l’assistante sociale dans les zones rurales éloignées de tout. Le département tenait lui aussi sa revanche. En 1982, les bons esprits technocratiques souhaitaient sa disparition car il symbolisait tout à la fois l’archaïsme français et le centralisme jacobin et napoléonien. Seul François Mitterrand, resté attaché aux anciens terroirs, refusa. Son successeur Jacques Chirac fit de même, en dépit des offensives des « modernes » de droite, régionalistes groupés autour du Premier ministre de 2002, Jean-Pierre Raffarin. Ironie de l’Histoire : le département fut le comble de la modernité en 1789 et le comble de la ringardise deux siècles plus tard. La région incarnait l’apogée de la réaction en 1789 (les Provinces) et du progrès dans les années 1970. À l’orée des années 2000, elle passera de nouveau à la trappe de l’Histoire, tandis que les villes, ces modernes du Moyen Âge, reprendront le flambeau.
Avant et après le vote de la loi de 1982, le chœur des modernes nous rebattit les oreilles des indécrottables « retards » français, nous donnant en exemple les Generalidades espagnoles, les régions italiennes, les Länder allemands, et même les régions britanniques. Puis, vinrent les premiers craquements, les revendications indépendantistes de la Catalogne et du Pays basque, les vociférations de la Ligue du Nord, le lent travail de sape de la Flandre, l’indépendance en gestation de l’Écosse. Au contraire de ce qu’on nous avait dit, les régimes les plus libéraux, les plus fédéralistes, n’avaient pas endigué les revendications séparatistes, mais les avaient encouragées (sauf en Allemagne). Avec la crise financière de 2008, on s’aperçut que la plupart des Generalidades étaient au bord de la faillite ; les collectivités locales françaises en avaient été sauvées en dépit d’endettements fort imprudents, par le maintien d’une réglementation jacobine leur enjoignant de voter des budgets en équilibre.
Cette révolution décentralisatrice eut un coût colossal jamais évalué. Les nouveaux féodaux régionaux, départementaux et municipaux, enhardis par leur fraîche légitimité et enivrés par leur nouveau pouvoir, firent couler le béton dans des hôtels administratifs souvent somptuaires. Des budgets de communication faramineux chantèrent la gloire du roitelet-soleil.
On embaucha à tout va. Dans la seule décennie 2000, les collectivités territoriales recrutèrent près de 500 000 personnes. Tous les efforts de l’État pour contenir la croissance endémique de ses effectifs étaient plus qu’annulés par l’expansion débridée des recrutements locaux. La productivité de ces emplois n’était pas leur qualité essentielle ; les congés maladie, plus nombreux que dans la fonction publique d’État. L’inventivité des technocrates décentralisateurs s’avéra sans limites. Pour compenser la multiplicité des communes (les fameuses 36 000 communes, autant que dans tout le reste de l’Europe), on créa des communautés de communes, comme on avait envisagé que la région regrouperait un jour les départements condamnés.
Mais si on créait de nouvelles structures, on n’en supprimait aucune. Les effectifs partout gonflaient. La République reprenait les mauvaises habitudes de la Monarchie qui avait elle aussi accumulé les strates administratives. Le « mille-feuille » devint indigeste. Chaque projet industriel ou immobilier était issu de financements croisés, selon des modalités obscures, qui interdisaient tout contrôle et favorisaient le gaspillage, jusqu’à la gabegie. Au nom de la réduction nécessaire des dépenses budgétaires, l’État coupait dans ses crédits de recherche et d’investissement, pendant que les régions prétendaient prendre le relais ; mais ce n’étaient pas les mêmes objectifs, pas la même hauteur de vue ; des efforts désordonnés et sans cohérence nationale ; on n’avait plus d’argent pour le Concorde ou le nucléaire, mais on en disposait pour les ronds-points ! Trente ans plus tard, la gauche revenue au pouvoir accorderait aux notables locaux le droit de se répartir leurs compétences, et aux départements de fusionner à leur guise. En 2014, le président Hollande, pressé de démontrer sa vigueur réformatrice, modifia la carte régionale, réduisit le nombre des régions de 22 à 14, leur transféra de nombreuses compétences départementales – que les départements exerçaient pourtant avec compétence – et annonça la disparition des conseils généraux à l’horizon 2020.
L’État peu à peu sortait du jeu. On revenait lentement mais inéluctablement à l’autonomie des seigneurs dans leurs provinces que la Monarchie puis la République avaient mis mille ans à domestiquer. Demain, l’interdiction du cumul des mandats entre député (ou sénateur) et élu local couperait le lien entre les provinces et Paris. La France redeviendrait cet « agrégat inconstitué de peuples désunis » dénoncé par Mirabeau à la veille de la Révolution. Les pseudo-héritiers de Tocqueville n’avaient pas lu ces pages lumineuses dans lesquelles l’auteur de La Démocratie en Amérique distingue entre décentralisation politique et décentralisation administrative, la seconde étant bénéfique car elle favorise l’initiative locale et le dynamisme économique, tandis que la première est néfaste car elle démantèle la souveraineté nationale. Le président Pompidou, qui avait jusqu’au bout refusé que les régions devinssent autre chose que « l’expression concertée des départements qui la composent », avait pourtant prévenu avec sa gouaille désabusée : « Il y a eu déjà l’Europe des régions ; ça s’appelait le Moyen âge ; ça s’appelait la féodalité. »
À l’instar de l’Italie, du Canada, ou de l’Espagne, la France connut la criminalisation des marchés locaux ; les mafias internationales ou même nationales inspirèrent notre milieu corso-marseillais qui se mêla à son tour des contrats sur le traitement des ordures, des cliniques privées, des officines de sécurité, sans parler des traditionnels marchés immobiliers et routiers. Au gré des affaires, des scandales, et des enquêtes de police, on put constater chaque jour davantage les dérives de la décentralisation. En 1992, l’assassinat du député Yann Piat mit à jour l’emprise mafieuse sur le département du Var, à travers le président du conseil général Maurice Arrecks. La mort de l’« emmerdeuse » entraîna la chute du « système Arrecks » ; mais, depuis lors, la mise en cause de Guérini, président du conseil général des Bouches-du-Rhône ou la condamnation – certes non définitive – de la députée socialiste Sylvie Andrieux ont révélé les nouvelles pratiques dans la région marseillaise, ainsi que les liens douteux entre bandes des cités et grand banditisme, associations antiracistes, clientélisme électoral, sur le modèle américain, tant admiré dans les banlieues françaises, de Tony Montana, héros du film Scarface.
Il n’en avait pas toujours été ainsi depuis 1945, même dans la région de Marseille. Ce fut le grand paradoxe du ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation Gaston Defferre. Certes, les figures du crime organisé n’avaient pas totalement disparu de la vie marseillaise dans les années 1960, à commencer par les gardes du corps du maire, l’ancien résistant Dominique (Nick) Venturi et Antoine Paolini, qui fréquentaient les frères Guérini ; mais ce Venturi lui-même apparaissait alors comme le reliquat d’un passé désormais lointain, celui des années 1930, quand Simon Sabiani, adjoint au maire, était devenu le vrai patron de la ville, et que Marseille était surnommée « le Chicago français ». Le maire de Marseille, Gaston Defferre, savait mieux que personne que seul le gaullisme industriel, sa politique d’aménagement du territoire et son organisation d’assistance sociale dirigées de Paris, avait permis aux forces politiques locales d’échapper aux logiques clientélistes et de s’arracher des bras trop affectueux de la pègre. C’est aussi la centralisation parisienne de la construction immobilière qui lui avait donné les moyens de réaliser son ambitieux programme de logements sociaux au cœur de sa ville, sur le vieux port, qui ne vit jamais le jour à Naples ou à Palerme, dans une Italie postfasciste plus décentralisée, et donc plus soumise aux diverses « influences » locales. Ne parvenant plus à rendre les mêmes services à la population, les parrains marseillais perdirent leur influence politique et se recyclèrent dans les grands trafics internationaux, de drogue en particulier, avec la célèbre french connection qui faisait l’admiration des mafieux calabrais et napolitains.