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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Selon certaines sources, à la fin du XVe siècle, le tiers du territoire de l’État appartient aux monastères. L’ampleur de ces biens suscite une double réaction. D’une part, on voit se constituer, parmi les moines, un mouvement dit des « non-thésauriseurs », en signe de protestation contre les richesses terrestres accumulées par les monastères. Leur principal porte-parole est Nil de la Sora (né vers 1433-mort en 1508), qui prône la « pensée, le cœur et non la chair » comme lieu privilégié de « l’exploit monastique ». D’autre part, les vastes possessions des monastères intéressent de plus en plus le prince de Moscou. La lutte menée par Ivan III contre les princes patrimoniaux et contre Novgorod et Pskov, l’entraîne inéluctablement vers un conflit avec les monastères.

En décembre 1477, le grand-prince moscovite, qui fait le siège de Novgorod, exige des assiégés une partie des terres appartenant à l’archevêque et aux monastères ; il les distribue ensuite, au titre de pomiestié (domaine inaliénable), aux enfants des boïars. Et quand les terres viennent à manquer, le prince de Moscou entreprend de disposer de celles des monastères. Il se heurte alors à un clergé plus que résolu. Dans la prière orthodoxe de la première semaine du grand carême, apparaît cette litanie : « Que soient maudits tous les gouvernants qui offensent les saints monastères et temples de Dieu, les privant de leurs villages et de leurs vignes, et qui ne se soumettent aux injonctions de l’Église. » Trois cents ans plus tard, la litanie n’effraiera pas Catherine II ni ne l’empêchera de procéder à la sécularisation des terres de l’Église. Ivan III, lui, cède et laisse leurs biens aux monastères.

Cette question des biens est au centre d’une ardente dispute sur la nature des monastères, leur vocation, leurs rapports avec le peuple et le souverain. La position exceptionnelle des monastères – unique lieu de savoir – transforme le débat en véritable atelier, où sera forgée l’idéologie dominante. La seconde moitié du XVe siècle et le début du XVIe constituent une époque d’intense bouillonnement spirituel, théologique, politique et culturel, l’une des périodes les plus importantes de l’histoire moscovite. Au travers de débats passionnés et sans concession, naît l’idée du caractère particulier de l’État moscovite et de l’État russe en général, de la mission de Moscou – capitale de la Rus – dans l’histoire de l’humanité.

Le mariage d’Ivan III devient un élément capital de l’ère nouvelle en gestation. La première femme d’Ivan, Maria de Tver, meurt en 1467. En 1472, âgé de trente-deux ans, le grand-prince de Moscou, souverain de toute la Russie, prend pour épouse une princesse byzantine, Sophie Paléologue, nièce de Constantin XI, dernier empereur de Byzance, mort les armes à la main lors du siège de Constantinople par les Turcs. Sophie est la fille de Thomas Paléologue, régent de la Morée (le Péloponnèse), réfugié à Rome après la prise de la presqu’île par les Turcs. À la mort de Thomas, Sophie et deux de ses frères se retrouvent sous la tutelle du pape. L’idée d’une alliance entre le souverain moscovite et la princesse byzantine naît au Vatican, où l’on espère ainsi amener Moscou à rallier l’Union de Florence. Mais à Moscou, on a d’autres idées en tête. Vassili Klioutchevski écrit : « Surmontant sa répugnance religieuse, Ivan III fit venir la princesse d’Italie et l’épousa en 1472. » La fiancée est accompagnée, pour le voyage, par un légat du pape, Antoine. La procession de traîneaux est précédée de la croix catholique. Le métropolite déclare alors au grand-prince : « S’il entre avec sa croix par une porte de ta bonne ville de Moscou, moi, ton père, j’en sortirai par une autre. »

Exit la croix catholique. Après le mariage, Ivan III rejette toutes les propositions en faveur de l’Union. Sophie amène avec elle une cour innombrable, composée de Grecs, d’Italiens et d’autres étrangers. Des artisans de toutes sortes se pressent à Moscou. Parmi eux, Aristote Fioraventi, qui bâtit la cathédrale de l’Assomption au Kremlin. D’autres architectes arrivent à leur tour, ainsi que des forgerons et des orfèvres, spécialistes de l’argenterie et de la monnaie.

Devenue l’épouse du souverain moscovite, la princesse impose un cérémonial complexe et très strict. De nouveaux titres sont créés, sur le modèle byzantin. Le grand-prince de Moscou adopte pour armoiries l’aigle bicéphale de Byzance. Par sa présence même, Sophie légitime les prétentions de Moscou à être l’héritière de la « deuxième » Rome défunte. Reste la question – formelle – du « joug » tatar et du tribut versé au khan. Le problème sera réglé en 1480.

Sûr de lui, impitoyable, Ivan III ne néglige aucun moyen de renforcer son pouvoir, dévorant les oudiels les uns après les autres. Ivan III a quatre frères, princes patrimoniaux. À la fin des années soixante-dix du XVe siècle, il interdit à ses sujets de passer sous la juridiction de ses frères, refuse de partager avec eux le butin de Novgorod, bien qu’ils aient participé à la campagne. Ses frères décident alors de « rallier » le roi polono-lituanien Casimir. Ivan III se résigne à quelques concessions, mais il n’oublie pas l’affront. Et ses frères se mettent à mourir. Les deux premiers à rendre l’âme sont Iouri de Dmitrov et Andreï de Vologda. Il en reste encore deux. En 1491, Ivan attire Andreï d’Ouglitch dans un « piège », pour reprendre la formule du chroniqueur, et le fait mourir en prison. Peu après, le dernier frère, Boris de Volok expire à son tour. Le grand-prince de Moscou s’adjuge leurs biens.

Sur la voie du pouvoir absolu, se dresse un obstacle : l’Église. La Rus n’a pas connu, jusqu’à présent, de conflits entre pouvoirs laïc et religieux, semblables à ceux qui ont ébranlé l’Europe occidentale. L’Église russe a besoin de Moscou, rempart de l’orthodoxie. Elle soutient donc la politique des princes moscovites. Ces derniers, à leur tour, ont besoin de l’Église qui légitime leur pouvoir. Dans la seconde moitié du XVe siècle, toutefois, surviennent des événements qui modifient la situation et suscitent une querelle entre l’Église et le prince. Après la chute de Constantinople, l’Église moscovite devient complètement indépendante ; en même temps, elle perd un appui extérieur, se retrouve face à face avec le prince de Moscou. Le grand-prince, de son côté, acquiert une puissance inconnue jusqu’alors, qu’il continue d’agrandir.

Une hérésie apparue en cette seconde moitié du XVe siècle, et l’attitude de l’Église et du prince à son égard, reflètent bien la querelle opposant pouvoirs spirituel et temporel. Que la plus grave des hérésies de l’histoire de la Rus naisse à Novgorod, n’a rien de surprenant. Ouverte au commerce occidental et aux idées nouvelles, Novgorod est la porte par laquelle pénètrent en Russie les échos de l’effervescence religieuse que connaît alors l’Europe de l’Ouest. Rappelons qu’en 1517, Luther placarde ses « 95 thèses » sur les portes du château de Wittenberg.

L’hérésie des « judaïsants », selon le nom donné par les contemporains, ou hérésie « moscovito-novgorodienne », pour reprendre la pudique formulation des historiens soviétiques, est mal connue et les quelques informations dont nous disposons proviennent essentiellement de ses adversaires. À en croire les chroniqueurs, l’hérésie est apportée à Novgorod par le juif Zakhar, qui fait son apparition dans la cité en 1471. D’où le nom de « secte des judaïsants », donné aux hérétiques. Cette version sera retenue par les historiens russes et, à leur suite, par les écrivains du XIXe siècle : le juif Zakhar deviendra ainsi un héros du roman Le Basourman d’Ivan Lajetchnikov, et celui d’un drame de Nestor Koukolnik, intitulé Le Prince Daniel Vassilievitch Kholmski. Un chercheur soviétique émettra l’hypothèse que Zakharie Scara Guizolfi était un prince italien établi à Taman et qu’il fut, par erreur, considéré comme “juif” en Russie4 ».

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