Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Avec l’économie informatisée, cet équilibre subtil est balayé. Les usines sont transformées en lieux d’assemblage d’éléments fabriqués ailleurs et transportés par porte-conteneurs dirigés par des micro-ordinateurs. Le monde est réduit à un point, qui facilite la délocalisation des emplois, et disperse la cohésion de l’entreprise. Aide aussi les mafieux à blanchir leur argent mal acquis. Le salarié redevient un coût ; les libéraux triomphent ; les prédateurs accumulent des fortunes. Les Français, qui toléraient le capitalisme parce qu’il avait apporté dans ses bagages la société de consommation, n’ont jamais cessé de détester le libéralisme, bien que ses premiers théoriciens fussent autant français – Bastiat, Say, etc. – qu’anglais.
Les machines industrielles avaient aidé l’homme à devenir plus performant physiquement ; la machine informatique assiste son cerveau.
Elle stimule et développe une intelligence pratique de conception, de design, mais pas de contemplation. Les mathématiques partent de la question : qu’est-ce que c’est ? L’informatique de : comment faire ? Les Français sont beaucoup plus doués dans celles-là (ils accumulent les médailles Fields, deviennent de grands ingénieurs) que dans celle-ci (ils méprisent l’enseignement professionnel et les informaticiens). L’informatique stimule et consacre une intelligence à finalité pratique qui semble vulgaire pour le monde des idées pures.
Le capitalisme à l’ère informatisée redevient une jungle où règne la loi du plus fort, un monde hobbesien de la guerre de tous contre tous. Une violence de type féodal resurgit. L’économie informatisée ultracapitalistique redonne au capitalisme sa vocation meurtrière de pousse-au-crime, un système « qui porte la guerre comme la nuée porte l’orage », disait Jaurès.
La France n’a pas envie de voir que le capitalisme à l’ère informatisée redevient cette guerre de tous contre tous qu’elle a détestée au XIXe siècle ; pas envie de voir que la paix depuis 1945 n’aura pas été l’établissement définitif de la « paix éternelle ».
1.
Grasset, 1981.
2.
Sylvie Messinger, 1988.
3.
Éditions Grasset.
4.
Messidor, 1980.
5.
William Golding,
Sa Majesté des mouches
[1954], Gallimard, 1956.
1982
2 mars 1982
Le retour des féodaux
C’est sans doute avec une jubilation narquoise que François Mitterrand mit ses pas dans ceux du Général. Lui qui, aussitôt arrivé à l’Élysée, avait donné aux services du protocole de la « Maison » un seul ordre : « Faire tout comme pour de Gaulle », pouvait cette fois encore se référer à son illustre adversaire. La décentralisation, la régionalisation, le nécessaire reflux de mille ans de centralisme, n’était-ce pas la dernière bataille menée par le Général ? Bataille et guerre perdues cette fois avec l’abdication, en avril 1969, du vieil homme recru d’épreuves. Mitterrand seul se souvenait encore que le Général avait lui-même repris un projet envisagé par le Maréchal ; l’homme de la francisque saluait Pétain, en faisant mine d’imiter de Gaulle : le Florentin savourait le sel de cette archéologie méandreuse.
Les socialistes y ajoutèrent l’instinct de revanche des notables locaux de l’ancienne SFIO contre la figure à la fois honnie et jalousée du préfet. Il y avait dans leur impatience jouisseuse à s’arroger ses compétences quelque chose de Gavroche se vautrant rigolard sur le trône de Louis-Philippe lors du saccage des Tuileries en février 1848. Le Premier ministre Pierre Mauroy était maire de Lille ; le ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, Gaston Defferre, maire de Marseille ; François Mitterrand avait entamé sa marche finale vers l’Élysée par le triomphe socialiste aux municipales de 1977.
Au contraire des autres réformes qu’il engageait au début de son mandat, le gouvernement disposait d’alliés à droite parmi les troupes libérales, centristes, notables locaux et girondins de toujours. Cette double opération de dévolution de compétences au profit des élus locaux et de régionalisation rencontrait une quasi-unanimité parmi les élites technocratiques des années 1970. Les uns croyaient briser les verrous de « la société bloquée » dénoncée par Michel Crozier en démantelant la hiérarchie de fer restaurée par Bonaparte en l’an VIII ; les autres rêvaient de ressusciter les provinces d’un lointain passé et d’y forger les Länder à « l’échelle européenne » ; les derniers, plus minoritaires et plus idéologues, revisitaient une Histoire de France sans Philippe le Bel ni Richelieu ni Colbert ni Bonaparte, une histoire faite de gentlemen farmers anglais et de cités italiennes, bâtissant une utopique France des régions au régime quasi fédéral pour mieux s’insérer dans les États-Unis d’Europe de leurs rêves.
Tout semblait leur sourire. Dans le passé, la naissance des collectivités locales s’était adossée au mode de déplacement de l’époque. La commune du Moyen Âge accueillait le paysan cheminant à pied ; le chef-lieu du département recevait le citoyen de la Révolution à une journée de cheval, sur les belles routes qui avaient fait l’admiration des visiteurs étrangers pour la France de Louis XV. La région représentait donc l’échelon adapté au temps de l’automobile, et de ces magnifiques autoroutes dont le président Pompidou avait couvert le territoire.
Le hasard facétieux avait quelques mois plus tôt lancé un nouveau train qui, à des vitesses encore jamais atteintes, raccourcirait les distances, transformant des villes de province comme Reims, Tours ou Chartres en banlieues de Paris, attirant, aspirant vers la capitale des grandes villes comme Lyon, Lille, et même Marseille ou Strasbourg, qui avaient fait de leur éloignement le gage de leur autonomie farouche par rapport à l’ogre parisien. Tout était chamboulé mais nos « modernes » ne le savaient pas encore. Au fil des années, Paris sortirait peu à peu de son rôle d’aspirateur du « désert » français pour devenir une métropole mondialisée. La province avait pendant des siècles reproché à la capitale son emprise impérieuse ; elle vilipenderait vite son dédain égoïste. Les modernes d’aujourd’hui deviendraient les archaïques de demain.
La décentralisation française arrivait trop tard dans un monde trop neuf ; un monde qui serait bouleversé une première fois par l’abolition des frontières en Europe, et l’ouverture de l’Europe sur l’est du continent après la chute du mur ; et une seconde fois par la mondialisation qui érigerait en carrefours des mouvements de capitaux, de marchandises, et d’hommes, des grandes villes qui deviendraient autant de petits Paris absorbant leur environnement, et amenant à Bordeaux, Strasbourg, Toulouse, Nantes, Nice, Marseille, etc., les richesses et les nuisances d’une cité-capitale.
Personne n’imaginait cette (r)évolution en 1982. Les régions étaient dépassées avant même d’être installées. Elles ne réussiront jamais à imposer leur légitimité ; les élections régionales au suffrage universel – instauré dans la même loi de 1982 – brilleront toutes par leur abstention massive ; le découpage territorial, reprenant celui, prudent, de l’ère Pompidou, n’avait pas, il est vrai, facilité les identifications populaires. Rien n’y fit, en dépit des efforts valeureux des régions en faveur de la rénovation des lycées et des trains locaux, ou encore du dynamisme industriel de la région – qui consistaient avant tout à dérouler le tapis rouge des exonérations fiscales aux entreprises étrangères susceptibles de créer quelques emplois.