Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Huit ans plus tard, il tente une nouvelle campagne. Au cours de l’été 1480, sur les bords de l’Ougra, affluent de l’Oka et frontière entre les possessions moscovites et lituaniennes, Russes et Tatars s’affrontent du regard. Ils demeurent longtemps sur des rives opposées et se séparent sans combattre. Car les Russes ont aussi un allié parmi les Tatars : les détachements du khan de Crimée, Menghi-Ghireï, avec lequel Ivan III a conclu un traité d’aide mutuelle.
Les historiens russes ont coutume de voir, dans le non-affrontement de l’Ougra, la fin officielle du « joug » tatar, le signe de la délivrance. Ivan III refuse de payer plus avant le tribut à la Horde d’Or. Moscou, cependant, n’en est pas pour autant libérée du danger tatar : les incursions dans la Rus et dans la capitale de la principauté se poursuivront encore des décennies durant. Mais la menace tatare sera d’une autre nature. La dépendance de la Russie prendra fin, remplacée par des relations tour à tour amicales ou hostiles, selon les circonstances et le poids des parties en présence. Et surtout, la politique tatare d’Ivan III et de ses successeurs se fondera sur les multiples possibilités de manœuvrer entre les nombreux khanats (ou tsarats, comme les nomment les contemporains) surgis sur les ruines de la Horde d’Or définitivement anéantie en 1502.
Le caractère conventionnel de la date de libération, la mise en parallèle d’un non-événement – le pseudo-affrontement de 1480 – avec les événements sanglants qui l’ont précédé – invasion de Batou, prise de Kiev, destruction de Moscou, bataille du Champ-des-Bécasses – montrent toute la relativité du « joug » au XVe siècle. On a coutume de parler de « deux cent cinquante années de joug tatar ». La formule vise à expliquer la nature de l’État russe, la psychologie du peuple, et bien d’autres choses encore. En 1905, le statisticien allemand Rudolf Martin écrit un ouvrage intitulé : L’Avenir de la Russie et du Japon, dans lequel il prédit la révolution russe, conséquence de la défaite subie par l’empire de Nicolas II dans le conflit avec l’Empire du Soleil Levant. Le livre connaît un succès international et, un an plus tard, paraît en russe sous le titre : L’Avenir de la Russie. Dans un chapitre consacré aux causes de la catastrophe russe, l’auteur explique tout très simplement : « Par les vertus de la domination exercée durant trois siècles par les Tatars (1239-1480), la Russie est tombée si bas qu’elle ne s’en est toujours pas relevée. Les princes tatars ont si bien pressuré le pays qu’ils ont ôté au peuple tout désir de travailler1. » Rudolf Martin n’est pas historien et il use, pour son argumentation, des clichés en vogue à l’époque. Les historiens, nous l’avons dit, préfèrent nuancer fortement leur appréciation des deux cent cinquante ans de soumission de Moscou au pouvoir du khan. Cette nature plurielle du « joug » et de son rôle dans l’histoire de la Russie apparaît dans l’évolution de l’interprétation qui en est donnée, aux diverses époques.
Le lien entre l’attitude de la Russie à l’égard de l’Occident et la période tatare, est particulièrement important. Une brouille avec l’Occident, le mécontentement de la Russie à son égard suscitent généralement une évocation émue de la Horde d’Or, une bouffée de sympathie et d’affection envers l’Asie. Il s’agit le plus souvent de moments de crise et de faiblesse pour la Russie. Ainsi la première moitié du XIXe siècle, marquée par l’invasion napoléonienne et l’insurrection polonaise de 1830, est-elle une période d’ardente tatarophilie. La littérature s’attendrit alors sur le « bon temps » du passé tatar. Raphaël Zotov, dramaturge populaire, écrit en 1823 une pièce intitulée : La Jeunesse d’Ivan III ou l’invasion de Tamerlan, dans laquelle un précepteur tatar assume l’éducation du jeune prince moscovite. L’actuelle explosion d’intérêt pour « l’eurasisme », la théorie élaborée par Lev Goumilev d’une « symbiose russo-tatare » aux XIIe-XVe siècles, ne font que confirmer la règle : les années quatre-vingt-dix sont une période de crise profonde. L’attitude envers le « joug » tatar et l’Asie reflète, au bout du compte, l’état de la Russie.
Kazan est au centre de la politique orientale d’Ivan III. Elle représente un changement dans la répartition des forces. Sur les ruines de la Horde d’Or, trois khanats se sont érigés. Le premier, dans les années trente du XVe siècle, est le khanat de Crimée ; puis viennent, dans les années quarante, celui de Kazan et, dans les années soixante, celui d’Astrakhan. Le dernier est le plus faible ; occupant les territoires situés entre la Basse-Volga et l’embouchure du Don, le Kouban et le Terek, il n’a pas un rôle important dans le jeu politique. Le khanat de Crimée qui englobe, outre la Crimée, un territoire considérable, limité à l’est par le cours inférieur du Don, à l’ouest par l’embouchure du Dniepr, et au nord par une ligne allant jusqu’à Ielets et Tambov, est, au temps d’Ivan III, l’allié de Moscou. Le prince moscovite veut à toute force asseoir un de ses hommes sur le trône de Kazan et placer le khanat sous sa dépendance. Il participe activement à la lutte fratricide que se livrent les prétendants, soutenant son favori contre les autres. Par cinq fois, les armées de Moscou, renforcées par des détachements tatars amis, marchent sur Kazan. En 1487, les troupes du voïevode moscovite Daniel Kholmski prennent la capitale du khanat et placent sur le trône le protégé d’Ivan III.
Menghi-Ghireï, khan de Crimée qui combat la Horde d’Or, jouit du soutien inconditionnel de Moscou, ce qui lui permet, en 1502, de défaire le dernier khan de la Horde, définitivement anéantie. Agissant par l’intermédiaire de ses vassaux et des chefs tatars alliés, Ivan III obtient de réels succès dans sa politique orientale.
Voisines et rivales de toujours, Moscou et la Lituanie, semblables des années durant, commencent à changer sous la pression de forces qui poussent les deux États dans des directions différentes. Si l’on adopte le point de vue d’Arnold Toynbee, pour lequel chaque peuple réagit à sa façon au défi des facteurs géographiques et politiques – ce qui constitue l’histoire d’un peuple et d’un État –, il apparaît que Moscou et la Lituanie ont des réactions diamétralement opposées à un environnement géopolitique similaire. Tandis que Moscou est le théâtre d’un processus centripète, menant au renforcement du pouvoir du grand-prince et de sa capitale, on assiste en Lituanie à un mouvement centrifuge, dont le résultat est un affaiblissement du pouvoir du grand-duc et un élargissement des droits des princes locaux et des pans polonais. La présence, en Lituanie, de deux confessions – orthodoxe et catholique – entraîne l’intervention de Moscou l’orthodoxe et de la Pologne catholique dans la politique intérieure du grand-duché.
En 1492, après la mort du roi de Pologne Casimir, également grand-duc de Lituanie, le trône lituanien est occupé par son fils Alexandre. Un autre fils de Casimir, Jean Albert, est élu roi de Pologne. L’Union polono-lituanienne, réalisée jusqu’alors au travers d’une même personne, est temporairement rompue. Ivan III en profite pour attaquer la Lituanie. Les princes orthodoxes qui, passés au service de Moscou, se plaignent de persécutions religieuses, lui servent de prétexte. En 1494, Alexandre signe un traité de paix et accepte de céder à Moscou les territoires situés sur le cours supérieur de l’Oka, votchinas de princes en fuite (les Viazemski, Vorotynski, Odoïevski, Novossilski). Le grand-duc de Lituanie reconnaît également au grand-prince moscovite le titre de « souverain de toute la Russie ». La Lituanie renonce par là même à toute prétention au rassemblement des terres russes. Pour consolider le traité, Ivan III accorde à Alexandre la main de sa fille Elena. La jeune femme conserve sa foi orthodoxe, ce qui ne tarde pas à engendrer un nouveau différend lituano-russe : la fille d’Ivan III se plaint qu’on veut la forcer à se convertir au catholicisme.