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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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Nismile commença à sentir qu’il était sur la voie de la guérison. Tout dans ce lieu était inconnu et merveilleux. Sur le Mont du Château, où le climat était contrôlé artificiellement, régnait perpétuellement une douce atmosphère printanière, l’air artificiel était clair et pur et la pluie tombait à intervalles prévisibles. Mais là il se trouvait dans une forêt humide et pluvieuse où le sol était mou et spongieux, où s’étalaient souvent nuages et nappes de brouillard, où les averses étaient fréquentes et où la végétation formait un enchevêtrement chaotique et anarchique aussi éloigné qu’il pouvait l’imaginer de la symétrie de la Barrière de Tolingar. Il ne portait guère de vêtements ; il apprit par tâtonnements à reconnaître les racines, les baies et les pousses qui étaient comestibles et sans danger et construisit un barrage en osier pour l’aider à attraper les minces poissons cramoisis qui traversaient le cours d’eau en jetant des éclairs. Il marchait pendant des heures dans la jungle dense, savourant non seulement son étrange beauté mais aussi le plaisir anxieux qu’il avait à se demander s’il serait capable de retrouver son chemin jusqu’à la hutte. Il chantait souvent, d’une voix forte et mal assurée ; il n’avait jamais chanté sur le Mont du Château. De temps à autre, il commençait à préparer une toile, mais il finissait toujours par la ranger sans l’avoir utilisée. Il composait des poèmes absurdes, de voluptueux chapelets de syllabes qu’il déclamait devant un public composé d’imposants arbres de haut fût et d’invraisemblables entrelacements de plantes grimpantes. Il se demandait parfois comment cela se passait à la cour de lord Thrayn, si le Coronal avait engagé un nouvel artiste pour peindre la décoration de la pergola et si les halatingas étaient en fleur sur la route de High Morpin. Mais ces pensées ne lui venaient que rarement.

Il perdit la notion du temps. Quatre, cinq, ou peut-être six semaines – comment aurait-il pu le savoir ? – s’écoulèrent avant qu’il ne voie son premier Métamorphe.

La rencontre eut lieu dans une prairie marécageuse à trois kilomètres en amont de sa hutte. Nismile était allé là-bas pour ramasser les succulents bulbes écarlates de lis des marais qu’il avait appris à écraser et à griller pour faire une sorte de pain. Les bulbes étaient profondément enfoncés et il les déterrait en plongeant le bras dans la vase jusqu’à l’épaule et en tâtonnant, la joue plaquée contre le sol. Il se redressa, le visage couvert de boue, la main fermée sur une substance végétale dégoulinante, et découvrit avec stupéfaction à une douzaine de mètres de lui une silhouette qui l’observait calmement.

Il n’avait jamais vu de Métamorphe. La race autochtone de Majipoor avait été exilée à perpétuité d’Alhanroel, le continent principal, où Nismile avait passé toute sa vie. Mais il avait une idée de ce à quoi ils ressemblaient et il eut la certitude que ce devait en être un ; un être extrêmement grand et fluet, au teint cireux, au visage anguleux, aux veux taillés en amande, au nez presque inexistant et à la chevelure longue et souple d’une teinte vert pâle. Il ne portait qu’un pagne de cuir et un couteau à lame courte et pointue de bois noir et poli était maintenu sur sa hanche par une sangle. Le Metamorphe se tenait en équilibre avec une inquiétante dignité, l’une de ses longues jambes frêles enroulée autour du tibia de l’autre. Il avait l’air à la fois sinistre et gracieux, comique et menaçant. Nismile préféra ne pas s’alarmer.

— Bonjour, dit-il. Cela ne vous ennuie pas si je ramasse des bulbes ici ?

Le Métamorphe ne répondit pas.

— J’habite dans la hutte au bord du cours d’eau. Je m’appelle Therion Nismile. J’étais peintre d’âme quand je vivais sur le Mont du Château.

Le Métamorphe le regardait avec gravité. Une expression indéchiffrable passa comme un éclair sur son visage. Puis il se retourna et se coula avec grâce dans la jungle, disparaissant presque aussitôt.

Nismile haussa les épaules. Il recommença à ramasser ses bulbes de lis des marais.

Une ou deux semaines plus tard, il rencontra un autre Métamorphe – à moins que ce ne fût le même – cette fois pendant qu’il dépouillait une plante grimpante de son écorce qui allait faire office de corde pour la fabrication d’un piège à bilantoons. Cette fois encore l’aborigène resta silencieux, se matérialisant rapidement devant Nismile comme une apparition et le contemplant en équilibre instable sur une jambe. Cette fois encore Nismile essaya d’engager la conversation avec la créature, mais dès qu’il ouvrit la bouche le Métamorphe s’évanouit comme un fantôme.

— Attendez ! cria Nismile. J’aimerais parler avec vous. Je…

Mais il était seul.

Quelques jours plus tard, il ramassait du bois à brûler quand il se sentit une nouvelle fois observé. Il s’adressa immédiatement au Métamorphe.

— J’ai pris un bilantoon au piège et je vais le faire rôtir. Il y a trop de viande pour moi. Voulez-vous partager mon dîner ?

Le Métamorphe sourit – il prit cette énigmatique expression fugitive pour un sourire, bien qu’elle eût pu signifier n’importe quoi – et, peut-être en guise de réponse, subit une soudaine et stupéfiante métamorphose, se transformant en une image inversée de Nismile, râblée et musclée, avec ses yeux noirs pénétrants et ses cheveux bruns tombant jusqu’aux épaules. Nismile cligna violemment des yeux et se mit à trembler ; puis, se ressaisissant, il sourit, décidant de prendre l’imitation comme une forme de communication.

— Merveilleux ! s’exclama-t-il. Je n’ai pas la moindre idée de la manière dont vous vous y prenez !

Il lui fit signe d’approcher.

— Venez. Il faudra une heure et demie pour faire rôtir le bilantoon, nous aurons le temps de discuter avant. Vous comprenez notre langue, n’est-ce pas ?

C’était d’une étrangeté sans borne de s’adresser ainsi à un double de soi-même.

— Dites quelque chose, reprit-il. Dites-moi, y a-t-il un village Métamorphe à proximité ?

— Puirivar, rectifia-t-il, se souvenant du nom que les Métamorphes se donnaient.

— Hein ? Il y a beaucoup de Puirivars par ici, dans la jungle ?

Nismile fit derechef signe d’approcher.

— Venez avec moi jusqu’à ma hutte et nous allumerons le feu. Vous n’avez pas de vin, par hasard ? Je crois que c’est la seule chose qui me manque, un bon vin bien fort, le vin corsé qu’on fait à Muldemar. Je crois que je n’y goûterai plus jamais, mais il y a du vin à Zimroel, non ? Alors ? Dites-moi quelque chose !

Mais pour toute réponse le Métamorphe fit une grimace qui se voulait peut-être un sourire, et qui déforma le visage de Nismile et en fit quelque chose de cruel et d’étrange ; puis il reprit sa forme initiale en un instant et s’éloigna d’une démarche calme et aérienne.

Nismile espéra pendant quelque temps qu’il allait revenir avec une bouteille de vin, mais il ne le revit pas. Étranges créatures, songea-t-il. Lui en voulaient-elles de s’être installé sur leur territoire ? Le tenaient-elles sous surveillance de crainte qu’il ne fût l’avant-garde d’une vague de colons humains ? Curieusement, il ne se sentait pas en danger. Les Métamorphes étaient en général considérés comme malveillants ; il s’agissait assurément d’êtres inquiétants, impénétrables et profondément différents des humains. Bien des histoires circulaient sur des raids Métamorphes contre des fermes isolées habitées par des humains et il était hors de doute que le peuple Changeforme nourrissait une haine profonde contre ceux qui étaient arrivés sur leur planète, les en avaient dépossédés et les avaient refoulés dans la jungle ; mais Nismile savait qu’il était un homme de bonne volonté qui n’avait jamais fait de mal à personne et désirait seulement qu’on le laisse vivre sa vie, et il se figurait que quelque sens subtil amènerait les Métamorphes à se rendre compte qu’il n’était pas leur ennemi. Il désirait devenir leur ami. Il commençait à avoir soif de conversation après tout ce temps passé dans la solitude, et il pourrait être stimulant et salutaire d’échanger des idées avec ces êtres étranges ; il pourrait même en peindre un. Il avait récemment envisagé de se remettre à son art, de revivre ce moment d’extase créatrice où son âme se transportait jusqu’à la toile psychosensible et y fixait les images que lui seul pouvait façonner. Il était certainement devenu différent de l’homme de plus en plus malheureux qu’il avait été sur le Mont du Château et cette différence devait se manifester dans son œuvre. Les jours suivants, il répéta des discours destinés à gagner la confiance des Métamorphes et à vaincre cette curieuse timidité, cette réserve dans l’attitude qui interdisait tout contact. Il se dit qu’avec le temps ils finiraient par s’habituer à lui, ils commenceraient à parler, à accepter ses invitations à partager son repas, et que peut-être ils poseraient…

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