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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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Mais il ne vit plus de Métamorphe pendant les jours qui suivirent. Il parcourut la forêt, scrutant avec espoir les fourrés et les rangées d’arbres noyés dans la brume, mais il n’en découvrit aucun. Il en conclut qu’il s’était montré trop direct avec eux et qu’il leur avait fait peur – tant pis pour la malveillance des abominables Métamorphes ! – et au bout d’un moment, il cessa d’espérer de nouveaux contacts avec eux. C’était regrettable. La compagnie ne lui avait pas manqué tant qu’elle lui avait semblé peu probable, mais le fait de savoir qu’il y avait dans les environs des êtres intelligents faisait naître en lui une conscience de la solitude qui n’était pas facile à supporter.

Plusieurs semaines après sa dernière rencontre avec un Métamorphe, par une journée chaude et humide, Nismile nageait dans l’étang frais et profond formé par un barrage naturel de rochers à moins d’un kilomètre de sa hutte quand il vit une silhouette pâle et mince traverser vivement un hallier touffu aux feuilles bleutées près de la rive. Il sortit précipitamment de l’eau en s’écorchant les genoux sur les rochers.

— Attendez ! cria-t-il. Je vous en prie… n’ayez pas peur… ne partez pas…

La silhouette disparut, mais Nismile, se frayant frénétiquement un chemin à travers les broussailles, la revit au bout de quelques minutes, négligemment appuyée contre un arbre énorme à l’écorce rouge vif.

Nismile s’arrêta net, car l’autre n’était pas un Métamorphe mais une femme.

Elle était svelte, jeune et nue et avait d’épais cheveux auburn, les épaules étroites, de petits seins hauts et les yeux brillants et espiègles. Elle n’avait absolument pas l’air d’avoir peur de lui, cette nymphe des bois qui s’était manifestement amusée à lui imposer cette brève poursuite. Tandis qu’il restait bouche bée devant elle, elle le regarda posément de la tête aux pieds et éclata d’un rire argentin.

— Vous êtes tout écorché et égratigné ! dit-elle. Vous n’êtes pas capable de courir mieux que cela dans la forêt ?

— Je ne voulais pas que vous partiez.

— Oh ! je n’avais pas l’intention d’aller loin. Vous savez, je vous ai observé pendant un bon moment avant que vous remarquiez ma présence. Vous êtes l’homme de la hutte, c’est bien ça ?

— Oui. Et vous… où habitez-vous ?

— Un peu partout, répondit-elle d’un ton dégagé.

Il la contemplait avec émerveillement. Sa beauté le ravissait, son impudeur le stupéfiait. Il se dit qu’elle pourrait presque être une hallucination. D’où venait-elle ? Que faisait un être humain, nu et seul, dans cette jungle primitive ?

Humain ?

Bien sûr que non, se dit Nismile, avec le chagrin brusque et aigu d’un enfant à qui l’on a donné en rêve quelque trésor convoité et qui s’éveille rayonnant pour s’apercevoir de la triste réalité. Se souvenant de la facilité avec laquelle le Métamorphe avait imité son apparence, Nismile comprit qu’il était tristement probable qu’il s’agissait d’une farce, d’une mascarade. Il l’observa avec attention, cherchant un signe de son identité Métamorphe, un tremblotement de la projection, une trace des pommettes aux arêtes vives ou des yeux descendant vers le centre du visage derrière le masque joyeusement effronté. Elle était humaine de manière on ne pouvait plus convaincante. Et pourtant… il était tellement improbable de rencontrer ici quelqu’un de sa race et tellement plus vraisemblable qu’elle était une Changeforme, qu’elle avait pris une fausse apparence.

Il ne voulait pas le croire. Il décida de faire face à la possibilité d’une supercherie avec un acte de foi délibéré, dans l’espoir que cela ferait d’elle ce qu’elle paraissait être.

— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il.

— Sarise. Et vous ?

— Nismile. Mais où habitez-vous ?

— Dans la forêt.

— Alors il y a un établissement humain pas loin d’ici ?

— Je vis seule, dit-elle en haussant les épaules.

Elle s’avança vers lui – il sentit ses muscles se contracter quand elle se rapprocha, quelque chose remua dans son estomac et sa peau sembla brûlante – et effleura délicatement du doigt les coupures que les plantes grimpantes avaient faites sur ses bras et sur sa poitrine.

— Ces égratignures ne vous gênent pas ?

— Elles commencent. Je devrais les nettoyer.

— Oui. Retournons à l’étang. Je connais un meilleur chemin que celui que vous avez pris. Suivez-moi !

Elle écarta les frondes d’un épais bouquet de fougères et découvrit un étroit sentier battu. Elle se mit à courir gracieusement et il la suivit, enchanté par l’aisance de ses mouvements et le jeu des muscles sur son dos et ses fesses. Il plongea dans l’étang quelques instants après elle et ils barbotèrent. L’eau froide apaisa les brûlures de ses égratignures. Quand ils sortirent de l’eau, il eut très envie de l’attirer à lui et de l’enlacer, mais il n’osa pas.

Ils s’allongèrent sur la rive moussue. Il lut de la malice dans son regard.

— Ma hutte n’est pas loin, dit-il.

— Je sais.

— Aimeriez-vous y aller ?

— Un autre jour, Nismile.

— D’accord. Un autre jour.

— D’où venez-vous ? demanda-t-elle.

— Je suis né sur le Mont du Château. Savez-vous où cela se trouve ? J’étais peintre d’âme à la cour du Coronal. Savez-vous ce qu’est la peinture d’âme ? Cela se fait avec l’esprit et une toile sensible et… je vous montrerai. Je pourrai vous peindre, Sarise. Je regarde attentivement quelque chose, je m’imprègne de son essence au plus profond de moi-même, puis j’entre dans une sorte de transe, presque un rêve éveillé, et je transforme ce que j’ai vu en quelque chose qui m’est propre, je le projette sur la toile, je reproduis sa vérité en un transfert éclair…

Il s’interrompit.

— Je vous montrerais mieux en faisant un tableau de vous.

Elle semblait à peine l’avoir entendu.

— Aimeriez-vous me toucher, Nismile ?

— Oui. Beaucoup.

L’épaisse mousse turquoise formait comme un tapis. Elle roula vers lui et il leva la main au-dessus de son corps, puis il hésita, car il était encore persuadé qu’elle était une Métamorphe s’adonnant à quelque pervers jeu Changeforme, un héritage de plusieurs millénaires de peur et de haine remontait à la surface et il était terrifié à l’idée de la toucher et de s’apercevoir que sa peau avait la répugnante texture visqueuse qu’il imaginait être celle de la peau des Métamorphes ou qu’elle allait se transformer et devenir une créature à la forme si différente de la sienne dès qu’elle serait dans ses bras. Elle avait les yeux fermés et les lèvres entrouvertes, sa langue allait et venait de l’une à l’autre comme celle d’un serpent : elle attendait. Avec terreur, il se força à poser la main sur sa poitrine. Mais sa chair était chaude et élastique et elle ressemblait tout à fait à ce que devait être la chair d’une jeune femme humaine, d’après le souvenir qu’il en avait gardé après toutes ces années de solitude. Avec un petit cri, elle se pressa contre lui. Pendant un instant de désarroi, l’image grotesque d’un Métamorphe lui vint à l’esprit, anguleux, les membres longs, sans nez, mais il la chassa farouchement et ne s’occupa plus que de son corps souple et vigoureux.

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