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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Le roi Jean, lui, commençait à s’irriter parce que Eustache de Ribemont ne revenait pas. Aurait-il été pris, comme hier Auxerre et Joigny ? La sagesse serait d’envoyer une seconde reconnaissance. Mais le roi Jean ne supporte point l’attente. Il est saisi de cette coléreuse impatience qui monte en lui chaque fois que l’événement n’obéit pas tout de suite à sa volonté, et qui le rend impuissant à juger sainement des choses. Il est au bord de donner l’ordre d’attaque… tant pis, on verra bien… quand reviennent enfin messire de Ribemont et ses patrouilleurs.

« Alors, Eustache, quelles nouvelles ? – Fort bonnes, Sire ; vous aurez, s’il plaît à Dieu, bonne victoire sur vos ennemis.

— Combien sont-ils ? – Sire, nous les avons vus et considérés. À l’estimation, les Anglais peuvent être deux mille hommes d’armes, quatre mille archers et quinze cents ribauds. »

Le roi, sur son destrier blanc, a un sourire vainqueur. Il regarde les vingt-cinq mille hommes, ou presque, rangés autour de lui. « Et comment est leur gîte ? – Ah ! Sire, ils occupent un fort lieu. On peut tenir pour sûr qu’ils n’ont pas plus d’une bataille, et petite, à opposer aux nôtres, mais ils l’ont bien ordonnée. »

Et de décrire comment les Anglais sont installés, sur la hauteur, de part et d’autre d’un chemin montant, bordé de haies touffues et de buissons derrière lesquels ils ont aligné leurs archers. Pour les attaquer, il n’est d’autre voie que ce chemin, où quatre chevaux seulement pourront aller de front. De tous autres côtés, ce sont seulement vignes et bois de pins où l’on ne saurait chevaucher. Les hommes d’armes anglais, leurs montures gardées à l’écart, sont tous à pied, derrière les archers qui leur font une manière de herse. Et ces archers ne seront pas légers à déconfire.

« Et comment, messire Eustache, conseillez-vous de nous y rendre ? »

Toute l’armée avait les yeux tournés vers le conciliabule qui réunissait, autour du roi, le connétable, les maréchaux et les principaux chefs de bannière. Et aussi le comte de Douglas, qui n’avait pas quitté le roi depuis Breteuil. Il y a des invités, parfois, qui coûtent cher. Guillaume de Douglas dit : « Nous, les Escots, c’est toujours à pied que nous avons battu les Anglais… » Et Ribemont renchérit, en parlant des milices flamandes. Et voici qu’à l’heure d’engager combat, on se met à disserter d’art militaire. Ribemont a une proposition à faire, pour la disposition d’attaque. Et Guillaume de Douglas l’approuve. Et le roi invite à les écouter, puisque Ribemont est le seul qui ait exploré le terrain, et parce que Douglas est l’invité qui a si bonne connaissance des Anglais.

Soudain un ordre est lancé, transmis, répété. « Pied à terre ! » Quoi ? Après ce grand moment de tension et d’anxiété, où chacun s’est préparé au fond de soi à affronter la mort, on ne va pas combattre ? Il se fait comme un flottement de déception. Mais si, mais si ; on va combattre, oui, mais à pied. Ne resteront à cheval que trois cents armures, qui iront, emmenées par les deux maréchaux, percer une brèche dans les lignes des archers anglais. Et, par cette brèche, les hommes d’armes s’engouffreront aussitôt, pour combattre, main à main, les hommes du prince de Galles. Les chevaux sont gardés à toute proximité, pour la poursuite.

Déjà Audrehem et Clermont parcourent le front des bannières pour choisir les trois cents chevaliers les plus forts, les plus hardis et les plus lourdement armés qui formeront la charge.

Ils n’ont pas l’air content, les maréchaux, car ils n’ont même pas été conviés à donner leur avis. Clermont a bien tenté de se faire entendre et demandé qu’on réfléchisse un instant. Le roi l’a rabroué. « Messire Eustache a vu, et messire de Douglas sait. Que nous apporterait de plus votre discours ? » Le plan de l’éclaireur et de l’invité devient le plan du roi. « Il n’y a qu’à nommer Ribemont maréchal et Douglas connétable », grommelle Audrehem.

Pour tous ceux qui ne sont pas de la charge, pied à terre, pied à terre… « Ôtez vos éperons, et taillez vos lances à la longueur de cinq pieds ! »

Humeur et grogne dans les rangs. Ce n’était pas pour cela qu’on était venu. Et pourquoi alors avoir licencié la piétaille à Chartres, si l’on devait à présent en faire le travail ? Et puis raccourcir les lances, cela leur brisait le cœur, aux chevaliers. De belles hampes de frêne, choisies avec soin pour être tenues horizontales, coincées contre la targe, et va le galop ! Maintenant ils allaient se promener, alourdis de fer, avec des bâtons. « N’oublions point qu’à Crécy… » disaient ceux qui voulaient malgré tout donner raison au roi. « Crécy, toujours Crécy », répondaient les autres.

Ces hommes qui, la demi-heure d’avant, avaient l’âme tout exaltée d’honneur bougonnaient comme des paysans qui ont cassé un essieu de chariot. Mais le roi lui-même, pour donner l’exemple, avait renvoyé son destrier blanc et piétinait l’herbe, les talons sans éperons, faisant sauter sa masse d’armes d’une main dans l’autre.

C’est au milieu de cette armée occupée à couper ses lances à coups de hache d’arçon que, arrivant de Poitiers, je dévalai au galop, couvert par la bannière du Saint-Siège, et escorté seulement de mes chevaliers et de mes meilleurs bacheliers, Guillermis, Cunhac, Élie d’Aimery, Hélie de Raymond, ceux-là avec lesquels nous voyageons. Ils ne sont pas près d’oublier ! Ils vous ont conté… non ?

Je descends de cheval en lançant mes rênes à La Rue ; je recoiffe mon chapeau que la course m’avait rabattu dans le dos ; Brunet défroisse ma robe, j’avance vers le roi les gants joints. Je lui dis d’entrée, avec autant de fermeté que de révérence : « Sire, je vous prie et vous supplie, au nom de la foi, de surseoir un moment au combat. Je viens m’adresser à vous d’ordre et de la volonté de notre Saint-Père. Vous plaira-t-il de m’écouter ? »

Si surpris qu’il fût par l’arrivée, en un tel instant, de ce gêneur d’Église, que pouvait-il faire, le roi Jean, sinon me répondre, du même ton de cérémonie : « Volontiers, Monseigneur cardinal. Que vous plaît-il de me dire ? »

Je restai un moment les yeux levés vers le ciel, comme si je le priais de m’inspirer. Et je priais, en effet ; mais aussi j’attendais que le duc d’Athènes, les maréchaux, le duc de Bourbon, l’évêque Chauveau en qui je pensais trouver un allié, Jean de Landas, Saint-Venant, Tancarville et quelques autres, dont l’Archiprêtre, se fussent rapprochés. Car ce n’étaient plus à présent paroles seul à seul ou entretiens de dîner, comme à Breteuil ou Chartres. Je voulais être entendu, non seulement du roi, mais des plus hauts hommes de France, et qu’ils soient bien témoins de ma démarche.

« Très cher Sire, repris-je, vous avez ici la fleur de la chevalerie de votre royaume, en multitude, contre une poignée de gens que sont les Anglais au regard de vous. Ils ne peuvent tenir contre votre force ; et il serait plus honorable pour vous qu’ils se missent à votre merci sans bataille, plutôt que d’aventurer toute cette chevalerie, et de faire périr de bons chrétiens de part et d’autre. Je vous dis ceci sur l’ordonnance de notre très Saint-Père le pape, qui m’a mandé comme son nonce, avec toute son autorité, afin d’aider à la paix, selon le commandement de Dieu qui la veut entre les peuples chrétiens. Aussi je vous prie de souffrir, au nom du Seigneur, que je chevauche vers le prince de Galles, pour lui remontrer en quel danger vous le tenez, et lui parler raison. »

S’il avait pu me mordre, le roi Jean, je crois qu’il l’aurait fait. Mais un cardinal sur un champ de bataille cela ne laisse pas d’impressionner. Et le duc d’Athènes hochait le front, et le maréchal de Clermont, et Monseigneur de Bourbon. J’ajoutai : « Très cher Sire, nous sommes dimanche, jour du Seigneur, et vous venez d’entendre messe. Vous plairait-il de surseoir au travail de mort le jour consacré au Seigneur ? Laissez au moins que j’aille parler au prince. »

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