Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Le roi Jean regarda ses seigneurs autour de lui, et comprit que lui, le roi très chrétien, ne pouvait point ne pas déférer à ma demande. Si jamais quelque accident funeste survenait, on l’en tiendrait pour coupable et l’on y verrait le châtiment de Dieu.
« Soit, Monseigneur, me dit-il. Il nous plaît de nous accorder à votre souhait. Mais revenez sans tarder. »
J’eus alors une bouffée d’orgueil… le bon Dieu m’en pardonne… Je connus la suprématie de l’homme d’Église, du prince de Dieu, sur les rois temporels. Eussé-je été comte de Périgord, au lieu de votre père, jamais je n’aurais été investi de cette puissance-là. Et je pensai que j’accomplissais la tâche de ma vie.
Toujours escorté de mes quelques lances, toujours signalé par la bannière de la papauté, je piquai vers la hauteur, par le chemin qu’avait éclairé Ribemont, en direction du petit bois où campait le prince de Galles.
« Prince, mon beau fils… » car cette fois, quand je fus devant lui, je ne lui donnai plus du Monseigneur, pour mieux lui laisser sentir sa faiblesse… « si vous aviez justement considéré la puissance du roi de France comme je viens de le faire, vous me laisseriez tenter une convention entre vous, et de vous accorder, si je le puis. » Et je lui dénombrai l’armée de France que j’avais pu contempler devant le bourg de Nouaille. « Voyez où vous êtes, et combien vous êtes… Croyez-vous donc que vous pourrez tenir longtemps ? »
Eh non, il ne pourrait longtemps tenir, et il le savait bien. Son seul avantage, c’était le terrain ; son retranchement était vraiment le meilleur qu’on pût trouver. Mais ses hommes déjà commençaient à souffrir de la soif, car il n’y avait pas d’eau sur cette colline ; il eût fallu pouvoir aller en puiser au ruisseau, le Moisson, qui coulait en bas ; or les Français le tenaient. Des vivres, il n’en était guère pourvu que pour une journée. Il avait perdu son beau rire blanc sous ses moustaches à la saxonne, le prince ravageur ! S’il n’avait pas été qui il était, au milieu de ses chevaliers, Chandos, Grailly, Warwick, Suffolk, qui l’observaient, il serait convenu de ce qu’eux-mêmes pensaient, que leur situation ne permettait plus d’espérance. À moins d’un miracle… et le miracle, c’était peut-être moi qui le lui apportais. Néanmoins, par souci de grandeur, il discuta un peu : « Je vous l’ai dit à Montbazon, Monseigneur de Périgord, je ne saurais traiter sans l’ordre du roi mon père…
— Beau prince, au-dessus de l’ordre des rois, il y a l’ordre de Dieu. Ni votre père le roi Édouard, sur son trône de Londres, ni Dieu sur le trône du ciel ne vous pardonneraient de faire perdre la vie à tant de bonnes et braves gens remis à votre protection, si vous pouvez agir autrement. Acceptez-vous que je discute les conditions où vous pourriez, sans perdre l’honneur, épargner un combat bien cruel et bien douteux ? »
Armure noire et robe rouge face à face. Le heaume aux trois plumes blanches interrogeait mon chapeau rouge et semblait en compter les glands de soie. Enfin le heaume fit un signe d’acquiescement.
Le chemin d’Eustache dévalé, où j’aperçus les archers anglais en rangs tassés, derrière les palissades de pieux qu’ils avaient plantés, et me voici revenu devant le roi Jean. Je tombai en pleine palabre ; et je compris, à certains regards qui m’accueillirent, que tout le monde n’avait pas dit du bien de moi. L’Archiprêtre se balançait, efflanqué, goguenard, sous son chapeau de Montauban.
« Sire, dis-je, j’ai bien vu les Anglais. Vous n’avez point à vous hâter de les combattre, et vous ne perdez rien à vous reposer un peu. Car, placés comme ils sont, ils ne peuvent vous fuir, ni vous échapper. Je pense en vérité que vous les pourrez avoir sans coup férir. Aussi je vous prie que vous leur accordiez répit jusques à demain, au soleil levant. »
Sans coup férir… J’en vis plusieurs, comme le comte Jean d’Artois, Douglas, Tancarville lui-même, qui bronchèrent sous le mot et secouèrent le col. Ils avaient envie de férir. J’insistai : « Sire, n’accordez rien si vous le voulez à votre ennemi, mais accordez son jour à Dieu. »
Le connétable et le maréchal de Clermont penchaient pour cette suspension d’armes… « Attendons de savoir, Sire, ce que l’Anglais propose et ce que nous en pouvons exiger ; nous n’y risquons rien… » En revanche, Audrehem, oh ! simplement parce que, Clermont étant d’un avis, il était de l’autre… disait assez haut pour que je l’entendisse : « Sommes-nous donc là pour batailler ou pour écouter prêche ? » Eustache de Ribemont, parce que sa disposition de combat avait été adoptée par le roi, et qu’il était tout énervé de la voir en œuvre, poussait à l’engagement immédiat.
Et Chauveau, le comte-évêque de Châlons qui portait heaume en forme de mitre, peint en violet, le voilà soudain qui s’agite et presque s’emporte.
« Est-ce le devoir de l’Église, messire cardinal, que de laisser des pillards et des parjures s’en repartir sans châtiment ? » Là, je me fâche un peu. « Est-ce le devoir d’un serviteur de l’Église, messire évêque, que de refuser la trêve à Dieu ? Veuillez apprendre, si vous ne le savez pas, que j’ai pouvoir d’ôter office et bénéfices à tout ecclésiastique qui voudrait entraver mes efforts de paix… La Providence punit les présomptueux, messire. Laissez donc au roi l’honneur de montrer sa grandeur, s’il le veut… Sire, vous tenez tout en vos mains ; Dieu décide à travers vous. »
Le compliment avait porté. Le roi tergiversa quelque temps encore, tandis que je continuais de plaider, assaisonnant mon propos de compliments gros comme les Alpes. Quel prince, depuis Saint Louis, avait montré tel exemple que celui qu’il pouvait donner ? Toute la chrétienté allait admirer un geste de preux, et viendrait désormais demander arbitrage à sa sagesse ou secours à sa puissance !
« Faites dresser mon pavillon, dit le roi à ses écuyers. Soit, Monseigneur cardinal ; je me tiendrai ici jusqu’à demain, au soleil levant, pour l’amour de vous.
— Pour l’amour de Dieu, Sire ; seulement pour l’amour de Dieu. »
Et je repars. Six fois au long de la journée, je devais faire la navette, allant suggérer à l’un les conditions d’un accord, venant les rapporter à l’autre ; et chaque fois, passant entre les haies des archers gallois vêtus de leur livrée mi-partie blanche et verte, je me disais que si quelques-uns, se méprenant, me lançaient une volée de flèches, je serais bien assaisonné.
Le roi Jean jouait aux dés, pour passer le temps, sous son pavillon de drap vermeil. Tout à l’alentour, l’armée s’interrogeait. Bataille ou pas bataille ? Et l’on en disputait ferme jusque devant le roi. Il y avait les sages, il y avait les bravaches, il y avait les timorés, il y avait les coléreux… Chacun s’autorisait à donner un avis. En vérité, le roi Jean restait indécis. Je ne pense pas qu’il se posa un seul moment la question du bien général. Il ne se posait que la question de sa gloire personnelle qu’il confondait avec le bien de son peuple. Après nombre de revers et de déboires, qu’est-ce donc qui grandirait le plus sa figure, une victoire par les armes ou par la négociation ? Car l’idée d’une défaite bien sûr ne le pouvait effleurer, non plus qu’aucun de ses conseillers.
Or les offres que je lui portais, voyage après voyage, n’étaient point négligeables. Au premier, le prince de Galles consentait à rendre tout le butin qu’il avait fait au cours de sa chevauchée, ainsi que tous les prisonniers, sans demander rançon. Au second, il acceptait de remettre toutes les places et châteaux conquis, et tenait pour nuls les hommages et ralliements. À la troisième navette, c’était une somme d’or, en réparation de ce qu’il avait détruit, non seulement pendant l’été, mais encore dans les terres de Languedoc l’année précédente. Autant dire que de ses deux expéditions, le prince Édouard ne conservait aucun profit.