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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Moi-même, mon neveu ? Ah ! J’avais suivi la route venant de Châtellerault. J’arrivais à Poitiers, pour y loger à l’évêché, où je fus, dans la soirée, informé de tout.

VI

LES DÉMARCHES DU CARDINAL

Ne vous surprenez pas, à Metz, Archambaud, de voir le Dauphin rendre l’hommage à son oncle l’Empereur. Eh bien oui, pour le Dauphiné, qui est dans la mouvance impériale… Non, non, je l’y ai fort engagé ; c’est même un des prétextes au voyage ! Cela ne diminue point la France, au contraire ; cela lui établit des droits sur le royaume d’Arles, si l’on venait à le reconstituer, puisque le Viennois jadis s’y trouvait inclus. Et puis c’est de bon exemple, pour les Anglais, de leur montrer que roi ou fils de roi, sans s’abaisser, peut consentir l’hommage à un autre souverain, quand des parties de ses États relèvent de l’antique suzeraineté de l’autre…

C’est la première fois, depuis bien longtemps, que l’Empereur paraît résolu à pencher un peu du côté de la France. Car jusqu’ici, et bien que sa sœur Madame Bonne ait été la première épouse du roi Jean, il était plutôt favorable aux Anglais. N’avait-il pas nommé le roi Édouard, qui s’était montré bien habile avec lui, vicaire impérial ? Les grandes victoires de l’Angleterre, et l’abaissement de la France ont dû le conduire à réfléchir. Un empire anglais à côté de l’Empire ne lui sourirait guère. Il en va toujours ainsi avec les princes allemands ; ils s’emploient autant qu’ils peuvent à diminuer la France et, ensuite, ils s’aperçoivent que cela ne leur a rien rapporté, au contraire…

Je vous conseille, quand nous serons devant l’Empereur, et si l’on vient à parler de Crécy, de ne point trop insister sur cette bataille. En tout cas, n’en prononcez pas le nom le premier. Car, tout à la différence de son père Jean l’Aveugle, l’Empereur, qui n’était pas encore empereur, n’y a pas fait trop belle figure… Il a fui, tout bonnement, ne mâchons pas les mots… Mais ne parlez pas trop de Poitiers non plus, que tout le monde forcément a en tête, et ne croyez point nécessaire d’exalter le courage malheureux des chevaliers français, cela par égard pour le Dauphin… car lui non plus ne s’est pas distingué par un excès de vaillance. C’est une des raisons pour lesquelles il a quelque peine à asseoir son autorité. Ah non ! ce ne sera pas une réunion de héros… Enfin, il a des excuses, le Dauphin ; et s’il n’est pas homme de guerre, ce n’est pas lui qui aurait manqué de saisir la chance que j’offris à son père…

Je vous reprends le récit de Poitiers, que nul ne pourrait vous faire plus complètement que moi, vous allez comprendre pourquoi. Nous en étions donc au samedi soir, lorsque les deux armées se savent toutes voisines l’une de l’autre, presque à se toucher, et que le prince de Galles comprend qu’il ne peut plus bouger…

Le dimanche, tôt le matin, le roi entend messe, en plein champ. Une messe de guerre. Celui qui officie porte mitre et chasuble par-dessus sa cotte de mailles ; c’est Regnault Chauveau, le comte-évêque de Châlons, un de ces prélats qui conviendraient mieux à l’ordre militaire qu’aux ordres religieux… Je vous vois sourire, mon neveu… oui, vous vous dites que j’appartiens à l’espèce ; mais moi, j’ai appris à me contraindre, puisque Dieu m’a désigné mon chemin.

Pour Chauveau, cette armée agenouillée dans les prés mouillés de rosée, en avant du bourg de Nouaille, doit lui offrir la vision des légions célestes. Les cloches de l’abbaye de Maupertuis sonnent dans leur gros clocher carré. Et les Anglais, sur la hauteur, derrière les boqueteaux qui les dissimulent, entendent le formidable Gloria que poussent les chevaliers de France.

Le roi communie entouré de ses quatre fils et de son frère d’Orléans, tous en arroi de combat. Les maréchaux regardent avec quelque perplexité les jeunes princes auxquels il leur a fallu donner des commandements bien qu’ils n’aient aucune expérience de la guerre. Oui, les princes leur sont un souci. N’a-t-on pas amené jusqu’aux enfants, le jeune Philippe, le fils préféré du roi, et son cousin Charles d’Alençon ? Quatorze ans, treize ans ; quel embarras que ces cuirasses naines ! Le jeune Philippe restera auprès de son père, qui tient à le veiller lui-même ; et l’on a commis l’Archiprêtre à la protection du petit Alençon.

Le connétable a réparti l’armée en trois grosses batailles. La première, trente-deux bannières, est aux ordres du duc d’Orléans. La deuxième aux ordres du Dauphin, duc de Normandie, secondé de ses frères, Louis d’Anjou et Jean de Berry. Mais en vérité, le commandement est à Jean de Landas, à Thibaut de Voudenay et au sire de Saint-Venant, trois hommes de guerre qui ont charge de serrer étroitement l’héritier du trône et de le gouverner. Le roi prendrait la tête de la troisième bataille.

On le hisse en selle, sur son grand destrier blanc. Du regard, il parcourt son armée et s’émerveille de la voir si nombreuse et si belle. Que de heaumes, que de lances côte à côte, sur des rangs profonds ! Que de lourds chevaux qui encensent de la tête et font cliqueter leurs mors ! Aux selles pendent les épées, les masses d’armes, les haches à deux tranchants. Aux lances flottent les pennons et les banderoles. Que de couleurs vives peintes sur les écus et les targes, brodées sur les cottes des chevaliers et sur les housses de leur monture ! Tout cela poudroie, luit, scintille, éclate sous le soleil du matin.

Le roi s’avance alors et s’écrie : « Mes beaux sires, quand vous étiez entre vous à Paris, à Chartres, à Rouen ou à Orléans, vous menaciez les Anglais et vous souhaitiez être le bassinet en tête devant eux ; or, vous y êtes à présent ; je vous les montre. Aussi veuillez leur montrer vos talents et venger les ennuis et dépits qu’ils nous ont faits, car, sans faute, nous les battrons ! » Et puis après l’énorme : « Dieu y ait part. Nous le verrons ! » qui lui répond, il attend. Il attend, pour donner l’ordre d’attaquer, que soit revenu Eustache de Ribemont, le bailli de Lille et de Douai, qu’il a envoyé avec un petit détachement reconnaître exactement la position anglaise.

Et toute l’armée attend, dans un grand silence. Moment difficile que celui où l’on va charger et où l’ordre tarde. Car chacun alors se dit : « Ce sera peut-être mon tour aujourd’hui… Je vois peut-être la terre pour la dernière fois. » Et toutes les gorges sont nouées, sous la mentonnière d’acier ; et chacun se recommande à Dieu plus vivement encore que pendant la messe. Le jeu de la guerre devient tout à coup solennel et terrible.

Messire Geoffroy de Charny portait l’oriflamme de France que le roi lui avait fait l’honneur de lui confier, et l’on m’a dit qu’il avait l’air tout transfiguré.

Le duc d’Athènes semblait des plus tranquilles. Il savait d’expérience que, le plus gros de son travail de connétable, il l’avait assuré auparavant. Dès que le combat serait engagé, il ne verrait guère à plus de deux cents pas ni ne se ferait entendre à plus de cinquante ; on lui dépêcherait des divers points du champ de bataille des écuyers qui arriveraient ou n’arriveraient pas ; et, à ceux qui parviendraient à lui, il crierait un ordre qui serait ou ne serait pas exécuté. Qu’il soit là, qu’on puisse dépêcher à lui, qu’il fasse un geste, qu’il crie une approbation, rassurerait. Peut-être une décision à prendre dans un moment difficile… Mais dans cette grande confusion de chocs et de clameurs, ce ne serait plus lui, vraiment, qui commanderait, mais la volonté de Dieu. Et vu le nombre des Français, il semblait bien que Dieu se fût déjà prononcé.

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