Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Gueorgui Vernadski, qui divise l’histoire russe en différentes périodes, voit dans l’année 1452 et la fondation du khanat de Kassimov, indépendant de Moscou, la fin de l’époque commencée en 1238, avec l’invasion tatare. La plupart des historiens inclinent cependant à considérer comme marquant la fin du « joug » tatar et le début d’une ère nouvelle, l’année 1462 où, après la mort de Vassili II l’Aveugle, son fils devient grand-prince sous le nom d’Ivan III. La légitimité de Moscou à réunir toute la Rus du Nord-Est est affirmée par sa puissance et reconnue par le clergé et les boïars. La Lituanie, son principal adversaire, qui prétendait très sérieusement à rassembler les principautés russes sous l’autorité des descendants de Guédimine, cesse d’être une concurrente pour Moscou, dès lors qu’elle choisit l’alliance avec la Pologne et l’Union. Elle demeure toutefois, pour de très longues années, son ennemie.
CHAPITRE TROISIÈME
L’état moscovite
L’instant où un État, tout en continuant de grandir, quitte sa zone géopolitique familière, est celui où la quantité se transforme en qualité : ce qui naît alors n’est pas une nouvelle province mais bien un empire, qui a de lui-même une conscience particulière, universelle.
Gueorgui FEDOTOV1.
Soucieux d’assurer à son fils aîné le trône de Moscou, Vassili II l’Aveugle partage avec lui, de son vivant, la conduite de l’État ; le grand-prince, il est vrai, garde un souvenir cuisant de ce qu’il a dû lui-même endurer.
Après la mort de son père, Ivan III reprend donc sans difficultés les rênes de la principauté. Il les gardera fermement en main pendant quarante-trois ans et poursuivra la politique de son grand-père et de son père. Un siècle durant, Vassili Ier (1389-1425), Vassili II l’Aveugle (1425-1462) et Ivan III le Grand (1462-1505) poursuivent le même but, avec une stupéfiante obstination : renforcer leur pouvoir. Or, l’accroissement de l’autorité du grand-prince passe par l’élargissement du territoire placé sous sa juridiction.
À bien des égards, la politique des princes de Moscou jette les bases de l’État tsariste moscovite, puis de l’empire pétersbourgeois. Vassili Klioutchevski écrit : « L’État moscovite fut conçu au XIVe siècle, sous la pression du joug tatare, il s’édifia et s’agrandit aux XVe et XVIe siècles, dans une lutte acharnée pour sa survie, à l’ouest, au sud et au sud-est2. » L’historien américain Mark Raeff réfute l’idée d’un danger menaçant la principauté, puis l’État moscovite, entre le XIVe et le XVe siècles ; il recourt, pour caractériser la politique de Moscou, à une notion utilisée par les chercheurs spécialistes de la Rome antique : « L’impérialisme défensif », qui définit l’expansionnisme de la Ville éternelle, d’abord en Italie, puis de plus en plus loin. Car chaque territoire nouvellement acquis a des voisins qui, à leur tour, représentent une menace ; du moins faut-il le croire, puisqu’ils deviennent la cible de la prochaine conquête.
1 Souverain de toute la Russie
Par le pouvoir dont il jouit sur ses sujets, il dépasse aisément l’ensemble des monarques du monde.
Sigismond de HERBERSTEIN.
Les Rerum Moscovitarum commentarii du baron Herberstein, ambassadeur de l’empereur Maximilien à Moscou, constituent le premier témoignage d’un étranger sur le puissant État brusquement apparu, du moins pour l’Occident, au premier plan de la scène internationale. L’émissaire impérial se rend à Moscou par deux fois (la première en 1517), sous le règne de Vassili III. Le diplomate est frappé par le pouvoir dont jouit le grand-prince, fils d’Ivan III et père d’Ivan IV le Terrible. Ce pouvoir – son envergure et ses fondements idéologiques –, Vassili III le tient de son père. Le règne d’Ivan III compte en effet parmi les périodes capitales de l’histoire de Russie. Les contemporains devaient décerner au souverain le titre de « Grand », qualificatif amplement mérité.
La chronologie jointe à l’article « Russie » du Dictionnaire encyclopédique de 1899, relève les principaux événements survenus dans la seconde moitié du XVe siècle : campagne d’Ivan III contre Novgorod (1471) ; mariage d’Ivan III avec Sophie Paléologue (1472) ; rattachement de Novgorod à Moscou (1478) ; abolition du joug tatar (1480) ; rattachement de Tver à Moscou (1485) ; publication du Soudiebnik, le premier code des lois (1497) ; fin de la Horde d’Or (1502) ; trêve avec la Lituanie (1503) ; condamnation de l’hérésie judaïsante (1504). La liste qui précède souligne particulièrement l’action menée par Ivan III en politique extérieure : annexion de Novgorod et de Tver, libération du joug tatar, guerre et paix (qui sera de courte durée) avec la Lituanie, mais aussi mariage avec une princesse byzantine – qui aura une influence considérable sur l’élaboration de l’idéologie impériale –, condamnation des judaïsants – une décision de premier ordre dans l’histoire de l’Église russe –, enfin élaboration du Soudiebnik, qui fait le bilan de l’action administrative d’Ivan III.
La politique étrangère est le souci majeur d’Ivan III. Beaucoup plus tard, après la brusque disparition de l’Union soviétique, une nouvelle expression géopolitique fera son apparition : « l’étranger proche ». Elle désigne les ex-républiques soviétiques devenues indépendantes, et traduit un refus inconscient de laisser les anciennes composantes de l’URSS rejoindre « l’étranger lointain » – autant dire, un autre monde. Toutes proportions gardées, l’on peut estimer qu’il existe, pour la Moscovie de la seconde moitié du XVe siècle, un étranger « proche » et « lointain ». Le second englobe toutes les terres situées hors de la principauté de Moscou ; le premier, lui, est constitué par les oudiels, qui entrent dans la composition de la principauté mais restent sous l’autorité de leurs propres princes, proches parents du grand-prince moscovite.
Le rassemblement de la Rus est impossible sans l’unification de la Moscovie. Avec les premiers princes moscovites, on voit s’amorcer deux processus parallèles : l’agrandissement du territoire de la principauté, au détriment des terres voisines, et le renforcement de l’autorité du grand-prince, au détriment des possessions des princes patrimoniaux. Au moment où Ivan III monte sur le trône, il n’est pas le seul maître de la principauté de Moscou : il a quatre frères et un oncle, tous dotés d’oudiels. En d’autres termes, entrent formellement dans la composition de la principauté de Moscou cinq principautés patrimoniales dont les rapports mutuels sont définis par des traités.
Dans la seconde moitié du XVe siècle, la Rus est constituée de deux grands territoires : l’un, au sud-ouest, se trouve sous la domination de la Pologne et de la Lituanie, l’autre, au nord-est, paie le tribut au khan. Au nord-est coexistent, à côté de la principauté de Moscou, deux groupes de territoires autonomes : les villes franches – Novgorod, Pskov, Viatka – et quatre grandes-principautés – Riazan, Rostov, Iaroslavl et Tver. Malgré un élargissement considérable de ses frontières depuis les règnes de Daniel et d’Ivan Kalita, et une puissance croissante, Moscou le cède encore, par la superficie, non seulement à la Lituanie, mais aussi à Novgorod. La frontière passe à quelque cent kilomètres de la capitale : au nord, elle sépare Moscou de Tver, la principauté russe qui lui est la plus hostile ; au sud, la ligne de défense contre les Tatars court le long de l’Oka ; à l’ouest, s’étend la frontière avec la Lituanie.