Nicolas s’éveilla de bon matin. Son corps douloureux protestait par mille raideurs contre le traitement subi la veille. La bosse qui décorait sa nuque se manifestait par des élancements à chaque pulsation de son cœur. Il se souvint de matins semblables dans sa jeunesse, les lendemains de parties de soule. Ce jeu brutal où pleuvaient les horions se terminait le plus souvent par des bagarres homériques et des banquets de réconciliation arrosés de cidre aigre et d’alcool de pommes.
La toilette fut une longue souffrance. Il descendit à petits pas à l’office où Catherine le vit surgir piteux et mal en point. Elle constata les dégâts et décida de prendre les choses en main. Elle avait été longtemps cantinière, et avait vu assez de batailles, de marches, de rixes de soldats en goguette, de membres froissés, de plaies et de bosses, et elle en avait rapporté un certain nombre de recettes empiriques et une science des emplâtres qui s’ajoutaient aux connaissances de sa jeunesse paysanne en Alsace.
Elle fourragea dans le fond d’un placard et en sortit un cruchon de terre cuite soigneusement scellé. C’était, disait-elle, un remède souverain qu’elle conservait pour les grandes occasions : une décoction d’herbes dans de l’alcool de quetsches. Une « sorcière » des environs de Turckheim, qui se trouvait être sa tante, lui en avait légué quelques cruchons. Elle garantissait ses effets prodigieux.
Malgré ses protestations, elle fit mettre Nicolas en culotte, le gourmandant de se montrer si pudique devant une vieille femme qui en avait vu d’autres, et des moins appétissants, quand elle était sous les armes, et elle se mit à l’étriller gaillardement à l’aide de son élixir jusqu’au moment où la peau lui chauffa. La cuisson et l’excitation furent telles qu’il eut l’impression d’avoir les muscles déliés par cette onction sauvage. Pour achever ces soins, elle lui en versa un petit verre : le feu du contrecoup lui entra dans la gorge mais, passé le premier effet, il en ressentit aussitôt le bienfait. Une marée de douceur l’envahit, relayant et activant l’action extérieure de la lotion.
Il eût fallu, dit Catherine, courir s’enfouir sous la courtepointe et dormir tout son soûl. Nicolas lui reprocha de ne pas lui avoir administré ce traitement dès son retour, la nuit précédente. Elle lui rétorqua que ce qui était lié ne pouvait être délié qu’après que la contracture s’était fait sentir et qu’hier, encore dans le feu de son aventure, il n’aurait pu pleurer ses douleurs comme ce matin. Là-dessus, Catherine s’octroya elle aussi un petit verre en prévision de ses maux à venir, puis replaça soigneusement le cruchon dans sa cachette. Le reste de la maison dormait encore, épuisé par l’attente et par les émotions de la nuit.
Dès qu’il fut dans la rue Montmartre, Nicolas perçut quelque chose d’anormal. Il mit cette impression sur le compte de son état et sur la nervosité conséquente à l’agression et à l’enlèvement de la veille. Il décida de ne pas renoncer à ses précautions habituelles et s’engagea discrètement dans l’impasse Saint-Eustache.
Dès son entrée dans l’église, il se jeta dans une chapelle obscure et se carra à l’angle d’un autel. Il entendit des pas et vit un homme en gris qui, d’évidence, le suivait et qui, l’ayant perdu de vue, se précipitait vers la grande porte. Lui-même put s’échapper par là où il était entré et prendre au vol une brouette qui passait par là, cherchant le chaland. Ainsi, la traque se poursuivait ; de chasseur, il était devenu gibier.
Quand il arriva au Châtelet, Bourdeau, informé par le cocher d’une partie des événements de Versailles, lui annonça que Sartine avait été retenu par le roi lors de son audience hebdomadaire et qu’il ne rejoindrait Paris qu’après la grand-messe de Toussaint, le surlendemain.
— Voilà qui n’arrange pas mes affaires, dit Nicolas. Encore que je doive, de toute façon, retourner à Versailles.
Il lui conta l’audience de M. de Saint-Florentin et le blanc-seing donné à la poursuite de l’enquête. Il lui décrivit l’étrange Mlle de Sauveté et la conclusion violente de l’invitation de Madame Adélaïde, mais il ne lui dit rien de l’incident de Saint-Eustache, pour ne pas l’inquiéter outre mesure.
— Sauf le respect que je dois à vos sentiments d’ancien élève des bons pères, dit Bourdeau, ces gens-là sont effectivement dangereux. Je pense comme l’abbé Chauvelin. Voilà des prêtres qui ne reçoivent d’ordres que de leur général. Ils sont unis comme les doigts d’une main par leur vœu d’obéissance. Mais je ne donne pas cher de leur avenir. Tout ce que vous me contez, ce sont les derniers sursauts de la bête. Vous savez ce qu’on chante ? Loyola était boiteux et l’abbé Chauvelin bossu. Tout Paris fredonne cette chanson.