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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:

Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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Corwin lui avait fait remarquer que, pour des raisons pragmatiques, les Wanayimo suivaient ses conseils et récompensaient leurs sujets au moyen d’hameçons, de harpons, d’aiguilles et de couteaux, sans parler des techniques et des idées nouvelles qu’ils leur enseignaient. C’était un progrès, affirmait-il. « Ouais, avait marmonné Tamberly. Et le soir venu, je le parierais, les Nous s’assoient autour du feu de camp et entonnent des negro spirituals. »

Mais elle savait que ces premiers Américains étaient condamnés. Si dure fût l’existence que leur imposaient les nouveaux venus, au moins ces aborigènes-ci ne finiraient pas massacrés, comme les Tasmaniens victimes des colons blancs au XIXe siècle, ni privés de toute chance de survie, comme les Ukrainiens et les Éthiopiens victimes des gouvernements du XXe siècle. Et ils ne risquaient pas davantage de succomber à des maladies inconnues ; l’isolation bactériologique du Nouveau Monde ne serait effective qu’après la submersion de la Béringie. Tant qu’ils versaient le tribut et se tenaient tranquilles, les Nous pouvaient encore vivre à leur manière. Si, de temps à autre, un chasseur wanayimo abusait d’une fille tulat, eh bien, celle-ci n’était pas pour autant frappée de disgrâce, comme cela aurait été le cas dans le Peuple des Nuages. Et ne valait-il pas mieux que ses gènes se perpétuent plutôt que de les voir disparaître ?

Tamberly remarqua que Corwin la fixait des yeux. Le temps avait passé. Elle s’ébroua. « Pardon, fit-elle. Je rêvassais.

— Ce devaient être des cauchemars, dit-il d’une voix compatissante. Mais, je le répète : cela pourrait être pire. L’histoire nous l’a maintes fois prouvé. Ici, nous avons la possibilité d’améliorer un peu les choses. Oh ! rien qu’un peu, et avec la plus grande prudence. Mais, par exemple, j’ai appris dès mon arrivée ou presque que les Wanayimo avaient enlevé la fille de votre ami Aryuk… elle s’appelle Daraku, je crois ; vous la connaissez sans doute… ils l’avaient enlevée, donc, et amenée ici de force. Ce n’était pas pour lui infliger de mauvais traitements. Ils avaient besoin d’un aborigène pour leur enseigner les rudiments de son langage, tout simplement. Mais elle était victime d’une grave dépression : mal du pays, choc culturel, isolement prononcé. Je les ai convaincus de la rendre à sa famille. »

Tamberly s’était levée d’un bond. « Hein ? » Elle resta immobile un moment. L’horreur reflua en elle, remplacée par une mesure de chaleur. « Mais… mais c’est merveilleux ! Merci. » Elle déglutit.

Sourire de Corwin. « Allons, allons. Simple question de correction, après tout ; je n’ai fait que saisir l’occasion. Ne vous mettez pas dans cet état, surtout avant le petit déjeuner. Lequel sera prêt en deux coups de cuiller à pot, comme on dit. »

Le fumet du bacon la remit de bonne humeur plus vite qu’il n’était moralement correct, du moins le supposait-elle. Durant le repas, il n’aborda que des sujets superficiels, souvent sur le mode humoristique ; il était capable de parler d’autre chose que de lui-même et aussi de lui laisser placer un mot de temps à autre. « Oui, San Francisco est une ville charmante, mais vous devriez la visiter durant les années 30, avant qu’elle ait fait de son charme une profession. Mais parlez-moi de cet Exploratorium que vous avez évoqué tout à l’heure. Cela ressemble à une fantastique innovation, bien dans l’esprit des Lumières…»

Lorsqu’ils eurent fini et qu’il eut allumé ce qu’il appelait la cigarette virginale de la journée, il reprit son sérieux. « Quand j’aurai lavé la vaisselle – non, je vous en prie, n’y touchez pas, pas le premier jour –, je vais vous présenter à Worika-kuno. » Loup-Rouge, un nom qui revenait souvent dans ses rapports. « Pure démarche de courtoisie, mais, dans ce registre, les Wanayimo m’évoquent furieusement les Japonais.

— C’est le chef, n’est-ce pas ? » demanda Tamberly. Les rapports de Corwin ne lui permettaient pas de trancher sur ce point.

« Pas dans le sens où il serait formellement investi d’une quelconque autorité. Dans cette tribu, les décisions résultent d’un consensus entre les hommes et les femmes les plus âgées, celles qui ont survécu à leur période fertile. En dehors du conseil, on reconnaît tacitement à leurs cadettes un certain poids dans les affaires quotidiennes. Toutefois, un individu faisant preuve d’une intelligence et d’une force de caractère hors du commun finit par dominer tous les autres, par devenir le plus respecté de la tribu, celui dont la parole acquiert force de loi. Worika-kuno est de ces hommes-là. Si vous êtes dans ses petits papiers, votre vie devient un long fleuve tranquille.

— Et le… euh… l’homme-médecine ?

— Oui, le chaman jouit d’une position unique et puissante. Nous entretenons, lui et moi, des relations plutôt délicates. Je me vois souvent obligé de me mettre en quatre afin de lui prouver que je n’ai nulle intention de devenir son rival, ni de lui dérober une partie de son prestige. Vous ferez de même. Pour être franc, si j’ai recommandé la présente date pour votre arrivée – une fois que celle-ci n’a plus fait de doute –, c’est parce qu’il va passer les jours à venir cloîtré dans sa tente. Cela vous donnera le temps de vous familiariser avec ce milieu avant d’entrer en contact avec lui.

— Qu’est-ce qui le mobilise ainsi ?

— Un décès. Hier, un groupe de chasseurs a rapporté au village le corps d’un de leurs camarades. Éventré par un bison. Une lourde perte doublée d’un sinistre présage, car cet homme était un excellent chasseur, qui apportait beaucoup de viande à la tribu. A présent, le chaman doit user de sa magie pour faire fuir la malchance. Fort heureusement pour le moral des troupes, Worika-kuno a harcelé la bête jusqu’à ce que ses camarades puissent la tuer. »

Tamberly siffla doucement. Elle connaissait le bison du pléistocène.

Le moment venu, elle accompagna Corwin au village. Lorsqu’ils découvrirent celui-ci au détour d’un talus, elle ne manqua pas d’être impressionnée par le spectacle. Les images qu’elle avait vues ne donnaient aucune mesure de l’énergie qui avait été nécessaire à sa construction. Une douzaine de bâtiments rectangulaires de la taille d’un bungalow, aux murs de boue séchée renforcés par une armature de bois, se dressaient sur des fondations d’argile le long d’un petit ruisseau. La fumée montait de la plupart des toits de tourbe. Un peu plus loin était aménagé un espace cérémoniel, défini par un cercle de pierres levées, avec en son centre un foyer et un cairn recouvert de crânes d’animaux. Certains provenaient de la steppe, d’autres des forêts et des vallons au sud : caribou, élan, bison, cheval, ours, lion et mammouth. A l’autre bout du village se trouvait un espace de travail. Un feu y brûlait en permanence et des femmes, vêtues de robes en peau tannée ou, pour les plus jeunes et les plus résistantes, de simples tenues tissées de type estival, préparaient les carcasses apportées par les chasseurs. En dépit du décès de Coureur-des-Neiges, ce n’étaient que rires et bavardages. Pour ce peuple, un deuil prolongé eût été un luxe.

Les femmes se turent en voyant arriver les deux nouveaux venus. D’autres membres de la tribu sortirent des maisons. C’étaient en majorité des hommes en période de repos ; ils se chargeaient de la chasse et des travaux de force tandis que les femmes étaient responsables des corvées domestiques. Les enfants se tenaient en retrait. D’après les rapports de Corwin, ils étaient vifs et très aimés, mais on leur inculquait très tôt le respect de leurs aînés.

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