L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
— C’est bien moi, mon fils. Et bien accablé de te retrouver dans ces circonstances. Tu m’as reconnu, mais moi, je ne le puis. Je suis devenu aveugle et remercie Dieu de m’avoir fait cette grâce qui m’épargne la souffrance de voir ce temps d’iniquité.
Nicolas comprit les raisons du changement de la physionomie de son maître. Les yeux, à la faible lumière de la chandelle, paraissaient presque blancs, et la mâchoire inférieure tremblait sans cesse.
— Mon père, qu’avez-vous à voir avec mon enlèvement ?
— Nicolas, Nicolas, il est nécessaire de passer par certaines épreuves pour atteindre la vérité. Peu m’importe de savoir comment tu te trouves devant moi ; je n’ai pas de part à cela. Mets-toi à genoux et prie le Seigneur.
Il s’agenouilla lui-même en s’appuyant à la table.
— Le voudrais-je, dit Nicolas, que je ne pourrais pas. Je suis ligoté, mon père.
— Ligoté ? Oui, tu l’es par tes erreurs. Tu t’acharnes à ne pas discerner le droit chemin, le clair chemin, celui que je t’ai enseigné et dont tu n’aurais jamais dû t’écarter.
— Mon père, expliquez-moi la raison de ma présence ici et de votre venue. Où sommes-nous ?
Le prêtre continuait à prier et ne répondit qu’une fois relevé.
— Dans la maison du Seigneur. Dans la maison de ceux qui sont injustements menacés et poursuivis et à qui, honte sur toi, tu prêtes le soutien de ton office.
— Que voulez-vous dire ?
— Les damnés de la Cour t’ont missionné pour enquêter sur de prétendus crimes. Tu es chargé d’incriminer notre Compagnie, la Société de Jésus, par de fausses allégations.
— Je ne fais que mon devoir et ne recherche que la vérité.
— Tu n’as qu’un devoir : tu dois obéir à cette grâce intérieure qui se conforme en toutes choses et sans réserve à la gloire de Dieu. Tu n’as point d’autres règles de conduite que ses divins commandements. Tu dois rejeter toute tyrannique domination et répudier le règne du malin, fût-il couronné.
— Dois-je conclure de vos propos que votre société est pour quelque chose dans les crimes inhumains sur lesquels j’enquête ?
— Ce que nous voulons de toi, ce que j’ai reçu ordre, moi, pauvre vieillard, de t’intimer, c’est d’abandonner une enquête qui peut porter préjudice à une maison de laquelle tu as tout reçu et à qui tu dois le meilleur de toi-même.
— Je suis le serviteur du roi.
— Le roi n’est plus seigneur en son royaume s’il abandonne les plus saints de ses serviteurs.
Nicolas comprit qu’il ne servirait de rien d’argumenter. Les infirmités du vieillard et les ordres qu’il avait reçus avaient d’évidence tourneboulé son esprit au point de détruire cette équanimité qui avait fait du père Mouillard le maître le plus vénéré du collège de Vannes au temps où Nicolas y suivait ses humanités. Il sut qu’il était malheureusement temps de mentir.
— Mon père, j’ai peine à vous croire. Mais je vais méditer votre leçon et réfléchir à mes actions.
— Mon fils, cela est bien et je te retrouve. « Celui qui sauve sa vie la perdra ; et celui qui la perdra pour moi la sauvera. » Écoute la Parole, tu ne peux trop la méditer. En toutes choses, on ne doit pas tant avoir de ménagements pour le monde, et en voulant se sauver pour le temps présent, on se perd pour l’éternité. Je te bénis.
Jamais Nicolas n’aurait imaginé avoir à ruser avec son vieux maître, mais il savait qu’au-delà de sa vénérable personne, c’était à d’autres intérêts, moins saints et moins scrupuleux, qu’il s’agissait de donner le change. Le père Mouillard chercha à tâtons la chandelle qu’il moucha, plongeant la pièce dans l’obscurité. Nicolas entendit une porte s’ouvrir. On s’approcha de lui et on lui remit le bandeau. Une voix inconnue s’éleva.
— A-t-il accepté ?
— Il va y réfléchir mais je crois qu’il le fera.
Nicolas eut mal au cœur devant l’expression de cette confiance sénile. La voix reprit :
— De toute façon, ce n’est qu’un premier avertissement.
Cela sonnait comme une sérieuse menace. Il fut à nouveau porté comme un ballot dans une voiture qui s’ébranla aussitôt à vive allure. Il avait recouvré toute sa conscience et tenta de mesurer la distance parcourue en comptant les minutes. Au bout d’une heure la voiture s’arrêta, on le jeta dehors. On lui délia les mains et on le précipita sans ménagement dans un fossé empli de feuilles mortes et d’eau croupie. Il entendit la voiture s’éloigner. Il ôta le bandeau. La nuit était tombée. Il entreprit de libérer ses jambes. Il n’y parvint qu’au bout d’une demi-heure d’efforts, grâce à son canif miraculeusement demeuré dans la poche de son justaucorps. Il était huit heures du soir à sa montre, épargnée elle aussi.
Il avait été proprement assommé et enlevé et avait dû rester inconscient de longues heures avant de reprendre connaissance. Le lieu de sa détention n’avait que peu d’importance. L’important était que, sans même se dissimuler, les jésuites, ou des jésuites, l’avaient fait enlever et s’étaient servis d’un pauvre homme pour l’influencer et exercer sur lui un chantage en vue de lui faire abandonner une enquête dans une affaire qui paraissait menacer la sécurité du roi.
Qui plus est, on n’avait pas hésité à utiliser l’occasion d’une chasse de la fille du roi pour perpétrer sur sa personne, celle d’un magistrat, un inconcevable attentat. Fallait-il que de graves et grands intérêts fussent en cause pour conduire à de telles extrémités ! D’une manière ou d’une autre, songeait-il tout en suivant le bord obscur du chemin, il existait un lien entre la Société de Jésus et cette affaire. Coupable ou non, celle-la appréhendait le résultat de l’enquête et paraissait prête à tout faire pour en freiner le cours. Certains paraissaient compter sur sa fidélité et sur sa reconnaissance. Il était vrai qu’il n’avait jamais joint sa voix au chœur presque unanime des contempteurs de la Compagnie. En raison, justement, de sa reconnaissance pour l’éducation reçue et du respect conservé à ses anciens maîtres, il n’avait jamais varié dans son attitude.
Il savait pertinemment que la Compagnie était menacée. Le roi avait publié le 2 août qu’il ne statuerait pas sur son sort avant un an. Pourtant, des arrêts foudroyants s’étaient succédé, condamnant les jésuites dans des affaires de banqueroutes. Au Parlement, l’abbé Chauvelin avait peint un tableau effroyable de la Société, représentée comme une hydre embrassant les deux mondes. Il prétendait que son existence dans le royaume ne tenait qu’à une tolérance et non à un droit légitime. Fin novembre, les évêques de France devaient remettre leur avis au roi. On les disait divisés sur l’attitude à tenir. Tout cela justifiait et expliquait la crainte des jésuites face à un scandale auquel ils seraient mêlés et qui pourrait peser d’un poids décisif sur une opinion publique très remontée contre la Compagnie et sur les décisions du roi.
Nicolas finit par atteindre un petit village. Il se fit ouvrir la porte d’une chaumine et s’enquit auprès d’un paysan éberlué du lieu où il se trouvait. En fait, sa déambulation ne l’avait pas beaucoup éloigné de Versailles, il était juste entre Satory et la ville royale. Il demanda s’il était possible de lui dénicher une voiture pour le ramener au château. Après beaucoup de discussions, d’hésitations et de conciliabules qui faillirent lui faire perdre patience, il finit par obtenir qu’un gros fermier qui possédait une carriole le ramène au château. Une heure plus tard, il était sur la place d’Armes.