Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
Il commençait à se faire tard. Raphaël et moi on avait passé un temps infini au bistrot à nous raconter des histoires, et maintenant il n’était pas loin de neuf heures. J’allai casser la croûte sans trop me presser tout de même car je ne pouvais faire quelque chose d’efficace qu’à la limite du couvre-feu ou après.
Pendant tout le repas, j’essayai de penser à mon affaire, mais c’était toujours à Consuelo que je revenais. Je ne songeais qu’à ses yeux profonds, je revoyais le dessin mutin de sa bouche et je me disais qu’il fallait vraiment être vicieux pour continuer à s’occuper d’histoires comme celle sur laquelle j’étais, alors que ç’aurait été si simple, moins fatigant et moins dangereux de courir les filles comme le faisait Raphaël. Mais baste ! J’étais dans le bouillon, il fallait que je m’en sorte, d’une manière ou d’une autre. Maintenant, plus moyen de revenir en arrière. J’étais engagé à fond. Ça n’aurait servi à rien d’autre qu’à me faire descendre moi-même, soit par les Allemands soit par les Américains, car je supposais que Bodager n’était pas un type à se laisser doubler. Il devait intervenir, dans ce cas-là, discrètement mais efficacement.
Au demeurant, je n’avais aucune envie de tout lâcher. Pour me rendre ma volonté et mon courage, il me suffisait de penser à Jimmy, mort, couché sur le trottoir lyonnais. Il y avait aussi un nouvel élément de haine qui intervenait, maintenant, c’était cette pauvre femme que j’avais rencontrée chez Francis, cette malheureuse veuve dont Antoine Pourguès avait fait fusiller le mari.
Je mangeai relativement bien et je lus tranquillement le journal jusqu’à dix heures et demie. Mais quant à savoir ce dont il parlait, c’était macache. J’avais trop de pensées diverses pour m’intéresser aux événements internationaux et aux salades des journalistes. Leurs histoires ne m’intéressaient pas du tout.
Lorsque je jugeai que le moment était venu, je m’en fus à petits pas vers la place Arago.
Les rues étaient désertes. L’approche du couvre-feu avait chassé les passants. On ne rencontrait que de rares spécimens d’humanité, frileusement enveloppés dans leurs manteaux et qui se hâtaient vers leurs domiciles. Il n’y avait de vivants que les drapeaux allemands qui, le long de la Basse, claquaient au fronton de la Kommandantur, les arbres secs qui ployaient en gémissant et la poussière qui tourbillonnait en rondes blêmes, comme des sylphides égarées au centre d’une ville. C’était pire que moche, c’était désespéré.
Tout était si calme que je sortis mon revolver en pleine rue et l’examinai. Il était paré, prêt à gicler. Il me suffit de faire glisser une balle dans le chargeur pour que tout soit absolument au poil. Pourguès, maintenant, était au bord de son destin. Il n’avait plus que quelques instants à vivre. Je ne sais pas ce qu’il était en train de fabriquer, à l’heure actuelle, mais s’il avait su ce qui l’attendait, il aurait passé son temps à chanter la messe des agonisants plutôt qu’à chatouiller sa femme, c’est moi qui vous le dis.
Je traversai une place Arago encore plus noire et plus déserte que le reste. Mais de l’avenue qui mène à la gare venaient deux Allemands. Je me planquai dans un renfoncement du Palmarium, une espèce de grand machin en bois et en verre construit à cheval sur la rivière, et je les laissai passer. Ils discutaient entre eux avec animation, d’ailleurs, et ne firent aucune attention à l’ombre plus noire que j’étais.
Je regardai ma montre-bracelet. Onze heures moins dix, fallait faire vite. Je ne tenais pas à me balader en ville après le couvre-feu avec un pétard dans ma poche dont je venais de me servir. Si je me faisais épingler, ma carrière d’agent secret serait tout de suite finie. Donc, fallait jouer les citoyens respectueux des lois et rentrer au dodo à l’heure. D’ailleurs, il me tardait que cette corvée soit terminée. J’en avais marre du vent, de la poussière, de la Milice, des mimosas, de tout. Je voulais me retrouver seul avec le sourire de Consuelo. En attendant mieux, bien entendu.
Je levai la tête et regardai le numéro.
Bon. C’était là. Je m’étais rencardé et je savais que cette crapule habitait seul cette belle maison, je veux dire avec sa femme et sa fille qui devait avoir dix-huit à vingt ans, mais il n’y avait pas d’autre locataire. À l’heure qu’il est, ils devaient avoir reçu mon télégramme et ils étaient fermement persuadés que la vieille était malade. Il ne se doutait pas, Antoine, qu’il allait claquer avant elle, cependant.
Je regardai autour de moi. Il n’y avait rien de suspect ni de menaçant. Ce qui m’agaçait, c’était la proximité du commissariat de police. Mais ce n’était pas le moment de me dégonfler. Fallait y aller. J’allai carrément à la porte et me mis à taper dedans comme si j’avais eu un fauve sur les talons. Puis je me reculai contre le mur d’en face et sortis mon feu.
Au premier étage, la lumière s’alluma. On la voyait filtrer à travers les jalousies. La fenêtre s’ouvrit enfin et une femme apparut. Je cachai précipitamment mon pétard que j’avais levé.
— Qu’est-ce que c’est, demanda-t-elle en se penchant.
— Monsieur Pourguès ? demandai-je.
— C’est pourquoi ?
— Il faut qu’il vienne tout de suite. Sa belle-mère est au plus mal. Je viens exprès de Brouilla pour ça.
La femme eut un cri.
— Maman ?
Ça devait être la femme à Antoine, cette poupée. Elle n’avait pas l’air si mal que ça. Comment avait-elle pu faire pour épouser un pareil fumier.
Une tête d’homme s’encadra dans la baie. Ce coup-ci, pas de doute, c’était mon type.
— Ma belle-mère est malade ? demanda-t-il en se penchant.
— Pas tant que toi, pourriture ! hurlai-je en levant mon feu.
Et je tirai. Je ne voyais rien d’autre que cette tête trop grasse. Tout le décor s’était effacé, j’avais perdu toute sensation, j’avais oublié le vent, le froid et l’amour. Même la peur. Il n’y avait que ça, pour l’instant, cette tête de salaud au bout de ma ligne de mire. Je lâchai deux coups de feu qui claquèrent comme des coups de fouet.
Le milicien porta les mains à son visage, poussa un cri et, tombant en arrière, disparut. Il y eut une demi-seconde de silence. La femme, apparemment, n’avait pas compris tout de suite. Lorsqu’elle réalisa, j’avais tourné les talons. De la fenêtre ouverte venaient des cris affolés et les hurlements de désespoir d’une femelle en transes.
Avec les faffes que j’avais, j’aurais pu balancer mon Colt dans un égout et passer tranquillement. J’aurais dit aux flics que j’avais vu un type passer en courant. Ils m’auraient cru ou ils ne m’auraient pas cru, le prix était le même. Ils ne pouvaient rien prouver contre moi. Je n’étais pas du pays, je n’avais jamais parlé à ce type et je n’avais aucun mobile apparent. Mais je tenais trop à mon soufflant et je préférai mettre les voiles à toute pompe dans la direction de la place Arago.
J’entendis courir derrière moi. Quelqu’un cria : « Halte ! »
Tu parles ! Je ne fis qu’allonger, au contraire. Ce salaud-là n’hésita pas. Il tira. Je n’entendis ni le passage ni l’arrivée de la balle. Peut-être qu’il fit feu en l’air. Mais la deuxième, elle était bien dans ma direction. Je me retournai, furieux, et bien décidé à ratatiner le type. C’était un flic français et je n’osai pas. Ça n’est pas que j’aie des préjugés, mais quelque chose me retint, quelque chose d’inexplicable, sur le moment. Je ne compris que plus tard cette répulsion à ouvrir le feu sur un uniforme français. C’est que sans doute, sans même m’en apercevoir, à ce moment-là je songeai aux deux inspecteurs à qui je devais la vie. C’est Martin qui retint mon doigt, crispé déjà sur la détente.