Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
Moi, l’ami de cette cloche ?
— Voici ma petite sœur, dont je vous avais parlé et que j’avais promis de vous faire connaître, ça tombe bien, comme vous voyez.
Il se tourna vers la fille qui maintenant m’adressait son rouge sourire à moi personnellement.
— Je te présente monsieur… monsieur…
Je tendis la main à la môme et m’inclinai légèrement.
— Maurice Labouye, dis-je.
Qu’est-ce qui lui avait pris, à Bodager, de me donner un nom si moche ? J’aurais aimé m’appeler Serge Grave, par exemple, ou Alain Cuny[7]. Mais Maurice Labouye, je vous demande un peu !
La mignonne parut ne pas faire attention à la déplorable esthétique de mon nouveau patronyme et s’en contenter fort bien. C’est vrai que le nom ne sert pas à grand-chose. Ça sert à cataloguer les gens, pour pas qu’on se goure, un point c’est tout.
Je m’écartai un peu de manière que Consuelo puisse s’approcher du bar, entre nous deux et je lui demandai ce qu’elle comptait prendre.
Elle ne crachait pas sur le pastis, figurez-vous. Elle en commanda un avec une grâce pleine d’insolence comme si elle faisait l’aumône au loufiat en lui adressant la parole, puis elle tira de sa poche un petit cigare noir tout tordu et l’alluma tranquillement, comme-si ça avait été une Lucky Strike.
Personne ne fit attention à cette singularité. Mais, par contre, les autres mecs s’étaient bien aperçus de la présence de cette jument de luxe et la regardaient avec envie. Je me sentais tout fier d’être en compagnie d’une aussi belle poule. La fierté que l’on éprouve à arborer un beau châssis à côté de soi est la première des multiples satisfactions que nous donne la femme. Et celle-ci, ce n’était pas du chiqué. Ce n’était pas seulement son maquillage qui l’embellissait.
Elle ne portait pas cet accoutrement barbare des gitanes, elle était habillée comme tout le monde d’un manteau rouge et d’un tailleur noir. Elle ouvrit d’ailleurs son manteau et, dans le geste qu’elle fit pour arranger la ceinture de sa jupe, elle se cambra et sa poitrine s’offrit, pointue, provocante, frémissante.
C’était facile de voir qu’elle ne portait pas de soutien-gorge. Visiblement, elle n’en avait pas besoin. Elle avait des seins en poire, hauts, gonflés et qui semblaient devoir percer la soie blanche du chemisier. Vingt Dieux ! quelle gonzesse !
Je me mis à trembler de désir, si fort que je faillis renverser mon verre de pastis.
Si j’avais su que c’était à cette fille qu’il voulait me présenter, Raphaël, lorsqu’il parlait de sa sœur, comment que j’aurais accepté tout de suite. Mais allez donc supposer qu’un mec qui a une tête de bandit d’opérette, qui dispose de deux maîtresses et d’une femme dont le seul regard ferait cailler le lait, peut avoir une frangine qui est une des merveilles de ce monde pourri ? Ça devait être un drôle d’artiste, le père de Raphaël. Il avait dû s’y prendre à plusieurs nuits pour fignoler un pareil chef-d’œuvre. Il n’avait pas dû faire ça d’un seul coup.
De plus elle était jeune, cette fille, exactement comme je les aime. Une femme, pour moi, il faut que ce soit une poupée, une gosse qu’on berce dans ses bras et qu’on gâte. Au-dessus de vingt-cinq ans, la femme ce n’est plus ça, elle a une expérience de la vie trop grande, elle calcule trop, et si elle essaie de jouer les petites filles c’est fini, elle tombe dans le ridicule.
Consuelo choqua son verre contre le mien et me regarda à nouveau en souriant. Elle devait bien savoir, la garce, l’effet qu’elle faisait sur les hommes, ça se devinait à ses yeux brûlants et doux comme un baiser, et qui contenaient de telles promesses que saint Antoine, devant une pareille tentation, n’aurait pas fait un pli.
— Vous êtes de Perpignan même ? demanda-t-elle avec un accent chantant.
Cette manie qu’ont les Catalans d’ajouter toujours même au nom du lieu où ils habitent ne lui manquait pas. À telle enseigne qu’ils arrivent à dire Pia mattei alors que Pia ne comporte pas de banlieue pour l’excellente raison que s’il y a dans ce bled huit cents ou mille habitants, c’est le bout du monde.
— Non, répondis-je, d’une voix que je ne me connaissais pas, je suis Parisien. Je viens de Paris.
Il y eut un éclair dans ses yeux et elle me regarda avec un intérêt accru.
— Je ne suis jamais allée à Paris, j’aimerais tant ! Tu m’y amèneras, Raphaël ?
— Que veux-tu que je fasse de toi à Paris ? s’exclama l’autre qui tenait sans doute à se réserver dans la capitale des nuits au cours desquelles il lui était difficile d’accompagner sa sœur. Tu es une gamine.
— J’ai dix-neuf ans ! s’écria-t-elle.
— Et après ? Qu’est-ce que c’est que ça, dix-neuf ans ? Si on te serrait le nez il en sortirait du lait. Paris n’est pas fait pour les enfants.
Je pensai qu’à l’heure actuelle il n’était pas non plus fait pour les grandes personnes.
La môme tapa du pied avec impatience.
— Tu n’es pas gentil, dit-elle, furieuse.
— Vous viendrez avec moi, dis-je en souriant.
Elle se tourna vers moi et me rendit mon sourire.
— J’aimerais bien, dit-elle.
— C’est ça, grommela Raphaël, emmenez-la et qu’elle nous foute la paix avec son Paname. Mais je vous promets que vous auriez un sacré boulot. Vous ne savez pas que cette gosse-là s’est mis dans la tête de faire du cinéma depuis qu’elle a vu un film à Collioure ?
Il leva les yeux au ciel et s’envoya son verre cul sec. Après quoi il s’excusa et fila vers les lavabos.
— C’est vrai ? Vous aimeriez tant que ça voir Paris ? demandai-je.
— Oui, dit la fille, j’aimerais beaucoup.
— On verra si je peux trouver un arrangement, dis-je, quand j’aurai terminé mes affaires ici. Est-ce que je vous reverrai ?
— Bien sûr, répondit-elle. Voulez-vous qu’on se retrouve demain à la même heure au café du Castillet ?
Si je le voulais !
— Ne le dites pas à mon frère, chuchota-t-elle en mettant sa main sur mon bras.
Celui-ci, déjà, revenait des waters.
— Vous pensez ! répondis-je, je ne suis pas dingue.
Je savais pourtant que le temps passait, mais je ne pouvais pas me résoudre à quitter le coin. J’essayais de me persuader que c’était l’ambiance qui me plaisait, cette tiédeur et ce remugle de bête que les maquignons portent sur eux malgré leurs cosmétiques et leurs parfums violents, tandis que le vent, au-dehors, hurlait et secouait la baraque. Je m’efforçais de trouver un intérêt à ces visages mats, dont la lumière chiche accusait les traits. Je me faisais l’effet de n’être plus en France, mais très loin, dans un pays barbare, dans un bar ouvert sur un port de commerce fréquenté seulement par des rafiots. Mais Consuelo était l’âme de ce bar, c’était elle qui en était la vie, l’essence, et non ces fantoches qui discutaient trop fort de choses sans importance. La preuve, c’est que lorsqu’elle fut partie avec son frère et que j’eus entendu la voiture démarrer, je me demandai, devant le dernier verre d’anisette, ce que je foutais là et je m’engueulai moi-même en me disant que je n’avais pas de temps à perdre et que ce n’était pas le moment de jouer au petit soldat.
Je payai donc la dernière tournée, penchai mon galure sur mes yeux et fonçai dans la nuit. Le coin était encore plus désert que tout à l’heure, si c’est possible. Il n’y avait pas un chat au sens le plus strict du terme. Je pensais que c’est là que j’aurais aimé trouver mon milicien. On aurait rigolé un tantinet, tous les deux. Malheureusement, ce salaud habitait le centre de la ville, dans une rue qui traverse de la place Arago à la rue je ne sais plus comment, où se trouve le commissariat de police. Et ça, pour ce que j’avais à faire, ça ne m’arrangeait pas du tout.
7
Serge Grave : comédien français surtout connu alors pour des rôles d’enfants et d’adolescents, notamment dans Le Roman d’un tricheur de Sacha Guitry ou Les Disparus de Saint-Agil (1937) de Christian-Jaque. Alain Cuny : à l’époque où se situe le roman, Alain Cuny apparaissait comme le type même du héros romantique depuis le succès Les Visiteurs du soir (1942) de Marcel Carné. (N.d.l.e.)