Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
Il connaissait, assura-t-il, un autre endroit où l’anisette était fameuse, ça nous changerait du pastis et il me ferait connaître quelques-uns de ses copains.
Marche pour les copains. Mais je lui fis d’abord promettre de me ramener à proximité de l’hôtel de la Poste. Il n’y vit pas d’inconvénient et me dit qu’au demeurant, c’était à deux pas de là, au marché de gros.
Chapitre 2
Nous laissâmes la voiture au bord de la Pépinière, devant une grande baraque en bois qui se dressait, seule, sous un platane immense, à la limite du marché de gros.
De l’autre côté, il y avait sa sœur jumelle qui servait de gare routière et de base aux autocars qui grimpaient jusqu’à Saint-Paul-de-Fenouillet.
La nuit était bousculée de vent et ce souffle effrayant était ici à son apogée parce que c’était le royaume de l’obscurité et du silence. Le quartier était absolument désert et ne s’éveillerait que dans quelques heures, un peu avant l’aube, lorsque s’ouvrirait le marché.
Pour l’instant, il n’y avait pas un chat et on n’entendait que le sifflement de la tempête dans les grands arbres voisins.
Au front de la baraque, toute peinte en vert comme une guinguette, on lisait buvette. Et il fallait bien ça, parce qu’autrement personne n’aurait supposé qu’un bistrot se tenait là-dedans.
Raphaël poussa la porte et entra le premier.
Tout de suite, la rue fut envahie par le vacarme. Il y avait bien là cinquante ou soixante gitans qui parlaient fort, agitaient les bras et avaient toujours l’air de s’engueuler. D’autres, dans un coin, assis devant des demis ou des verres de rouge, poursuivaient silencieusement un rêve inconnaissable. Certains portaient de longues moustaches cirées, mais la plupart étaient rasés de près et leur visage bistre respirait la prospérité. Rares étaient les mal vêtus. On sentait que même ceux qui portaient la blouse bleue du maquignon et promenaient un énorme gourdin ou un manche de fouet avaient le portefeuille beaucoup plus garni que la plupart des zazous. Ces mecs ne vivaient que pour l’argent, que pour gagner de l’argent, que pour dépenser de l’argent. Car s’ils étaient intéressés, ils n’étaient pas avares. Ils savaient faire valser les gros billets comme tout le monde.
Je me sentais quand même un peu gêné au milieu de cette foule bigarrée, braillarde, qui gesticulait et parlait fort dans une langue incompréhensible pour moi, qui était certainement de l’espagnol ou, en tout cas, du catalan d’Espagne. Personne ne fit attention à nous.
Quelques chauds regards noirs se posèrent sur moi, mais se détournèrent tout de suite. C’était visible que je n’intéressais pas ces types. Ils continuaient leurs palabres avec la même ardeur que si je n’avais pas existé.
Nous nous approchâmes du bar et Raphaël commanda deux anisettes qui, lorsqu’on y mit de l’eau, se troublèrent et devinrent blanches comme du raki. Ce n’était pas l’absinthe qu’on avait bue rue des Cardeurs, cela n’avait d’ailleurs qu’un rapport lointain avec le pastis, mais ça valait le coup, et comment !
C’était fameux.
Raphaël m’apprit que c’était de l’anisette espagnole qu’on avait passée en contrebande.
— Ça marche encore, la contrebande, malgré la guerre ? dis-je.
— Plus que jamais ! Ici, en France, il n’y a rien, alors on va la chercher dans les ventas du Perthus.
— Mais je croyais que c’était zone interdite ?
— Naturellement, c’est zone interdite, mais il y a tout de même des gens qui y habitent. Et ils en descendent souvent. D’ailleurs, la plupart des gitans que vous voyez ici, ils ont élu domicile là-haut. Un domicile fictif bien entendu. Mais on a des amis ou des parents. Or, au Perthus, il n’y a qu’à traverser la route : d’un côté c’est français, de l’autre c’est espagnol.
— Mais alors, pour se barrer chez Franco, ça doit être l’enfance de l’art ?
— Pas tant que ça, répondit le gitan en hochant la tête. Pour que les Allemands vous accordent un laissez-passer, si vous n’êtes pas du coin, c’est un vrai bordel. Ils sont chinois, vous ne pouvez pas savoir. Vous comprenez qu’ils ne sont pas si bêtes que ça. Il y a longtemps qu’ils ont compris.
— Mais il y a quand même des gens qui passent ?
— Il y a toujours des gens qui passent. Vous avez des types, ils sortiraient d’une ratière rien qu’en la rongeant avec leurs dents. Il ne faut pas hésiter à risquer sa peau, voilà tout. Tenez, votre ami Francis, je peux bien vous le dire, puisqu’aussi bien vous finirez par le savoir… Il s’occupe précisément des passages. Il en a expédié quelques-uns, je vous prie de le croire ! Des Juifs, des parachutistes, des types emmerdés par les Frizés… De tout, quoi.
Il paraissait drôlement bien rencardé, Raphaël, sur les activités du petit copain ! Ce n’était pas étonnant si, il y a quelque temps, il y avait eu des salades… Ça ne faisait que confirmer mon opinion première.
Je priai le patron, le seul, avec moi, qui ne soit pas gitan de toute l’assemblée, de nous remettre ça.
— C’est comme les contrebandiers, continuait cependant Raphaël. Ici, on est contrebandier de père en fils, comme d’autres sont coiffeurs. Tout le monde le sait, même les douaniers. Mais les mecs ne sont pas fous. Faut pas croire qu’ils prennent le chargement devant leur porte, qu’ils traversent le village et s’en vont tranquillement. On ne voit ça qu’au cinéma. Ils vont, moyennant une caution, près de la frontière, louer deux ou trois mulets à des fermiers, qui ne vivent que de ça. Maintenant, au Perthus, bien sûr, si vous avez besoin d’un litre d’anis, d’une tablette de chocolat ou d’un paquet de cigarettes, vous allez le chercher en face. Aussi la population civile, même française, elle ne veut pas de notre pognon. Allez leur proposer seulement dix balles, vous verrez comment vous serez reçu !
Alors, depuis la guerre — déjà qu’on passait de la dentelle, de l’alcool, des allumettes ou du tabac — , on transporte aussi des pneus, des rouleaux de films vierges et même des hommes. Le fuyard c’est devenu une marchandise comme les autres.
— Et il n’y a jamais eu d’histoires ? Aucun passeur ne s’est jamais permis de balancer son client ?
— Jamais ! répondit Raphaël avec indignation. Maintenant, évidemment, je ne vous garantis pas que tous les passagers soient arrivés à bon port, surtout lorsqu’ils avaient du pognon.
— Et vous dites que ces gitans ?
— Sont des passeurs, comme tout le monde.
À ce moment, une fille entra dans la salle, si belle qu’elle coupa le fil de mes pensées. Ma parole, tout s’effaça et je ne vis plus qu’elle. Nous étions seuls dans le bistrot et elle marchait à ma rencontre. Elle se dirigeait vers moi.
Elle avait posé ses grands yeux noirs sur les miens et elle me souriait. Qu’est-ce que c’était encore que cette poupée ? J’étais bien sûr de ne l’avoir jamais rencontrée. Si j’avais eu une pareille veine, vous pensez si je m’en souviendrais ! Ce sont des mômes qui ne se laissent pas oublier.
Elle marchait toujours à ma rencontre, en portant son sourire comme un ostensoir devant elle. Ce n’est que lorsqu’elle fut à un mètre de nous que je m’aperçus que ce n’était pas moi qu’elle regardait, mais Raphaël. Ses yeux ne m’effleurèrent même pas. C’était pour cette grande vache prétentieuse qu’elle souriait, la pépée. Ça m’en fit mal au ventre. Une si belle fille pour un tordu de cette catégorie ? C’était intolérable.
C’est marrant, du coup je me mis à le détester, mon guide. Il me devint antipathique, subitement.
— Tiens ! s’écria Raphaël, voilà Consuelo ! Tu as bien fait de venir, chica, je vais te présenter à un de mes amis.