Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
Hélas si, on vit avec les morts. J’en avais une double preuve, la mienne et celle de cette femme. Elle était plus proche de l’au-delà, cette gonzesse, que de Francis ou de moi. J’étais certain qu’elle aussi avait un fantôme à son côté, le fantôme non seulement de son homme, mais celui de son amour gâché, de son avenir piétiné, de son bonheur perdu. Elle traversa la salle et s’en fut dans la cuisine retrouver la femme de Francis.
— Et voilà ! soupira le bistrot, voilà ce qu’il a fait, ce salaud-là. Des veuves et des orphelins. Ça se comprend déjà mal de la part d’un boche, mais de la part d’un Français, les dénonciations, ça ne se comprend pas du tout.
— Mais qu’est-ce que c’est, définitivement, que cet acrobate ? Il fait ça pour le pognon ?
— Même pas ! Il fait ça par vanité, pour être le chef départemental de la Milice. Pour qu’on dise, en le voyant passer, avec déférence, voici monsieur Pourguès, le chef de la Milice, c’est un homme du Maréchal. Je te leur en foutrais, moi, des hommes du Maréchal.
Il commençait à prendre le coup de sang, Francis.
— Moi, dis-je, j’ai compris. Tant qu’on procédera ainsi, on ne l’a pas, ce mec. Il faut le faire sortir de sa niche par surprise et faire fissa encore.
— Comment veux-tu t’y prendre ?
— Tu es bien renseigné, toi, sur ce type ?
— Ma foi, assez.
— Il n’aurait pas un parent, des fois, dans les environs ? Un parent qui pourrait mourir de mort subite, ou, en tout cas, après une très courte maladie.
— Comment ? Tu veux déquiller toute la famille, alors ?
— Non, ne t’affole pas. Mais laisse-moi faire, tu verras.
— Il y a bien sa belle-mère, qui habite Brouilla.
— C’est loin d’ici, ce bled ?
— Une vingtaine de kilomètres.
— Comment y va-t-on.
— Par le train, ou par l’autobus.
— Tu ne sais pas à quelle heure partent de Perpignan le dernier train et le dernier car à destination de cette capitale ?
— Ça, mon pote, faut voir l’indicateur. Le voilà.
Il résulta de nos recherches que le dernier train appareillait vers cinq heures et demie et le dernier car à six heures moins dix. Donc, à partir de six heures, plus moyen d’aller à Brouilla ni d’en revenir.
— Il faudrait, murmurai-je rêveusement, que je trouve une voiture.
— Tu n’as qu’à demander ça à Raphaël. Il te conduira volontiers. Il travaille pour eux, il te conduira volontiers.
— Mais comment veux-tu que j’explique ça à Raphaël ?
— Bah ! c’est un garçon sérieux, il ne dira rien. D’ailleurs il est des nôtres.
— Du réseau ?
— Non, mais il partage nos opinions, quoi.
— Eh bien, mon vieux ! Ça ne m’étonne plus que la Milice ait eu vent de votre trafic. En somme, tout le monde est au courant de votre activité ? C’est de notoriété publique ? Quand on vous voit passer, avec un paquet sous le bras, les copains qui sont au bistrot disent : Tiens, regardez Francis qui va faire sauter le pont ! C’est à peu près ça ?
— Pas à ce point, dit le bistrot en riant. Mais il est de fait que chez nous on n’est pas très discret. Hé ! qu’est-ce que tu veux, on se connaît tous depuis l’enfance. On sait qu’il faut se méfier.
— La preuve, c’est que vous vous êtes tous fait croquer. Le caïd me demandait de savoir qui, dans le réseau, avait trahi. J’ai compris, personne n’a trahi, mais tout le monde a bavardé. Et surtout, naturellement, avec les filles, histoire de vous faire admirer. Ah ! vous êtes des rigolos.
Francis hocha la tête et remplit les verres.
— Revenons à nos moutons, dis-je. De toute façon, je ne vais pas, moi, m’étaler sur mon turbin. Raphaël ne saura jamais ce que je suis allé faire à Brouilla. Où est-ce que je peux le rencontrer, ton zèbre ?
— À cette heure-ci, tu le trouveras dans un bar de la rue des Cardeurs, tu n’as qu’à les faire tous, il n’y en a que deux ou trois. Ce n’est pas compliqué, il ne se plaît que là, Raphaël, parmi les maquereaux et les putes, quand il n’est pas avec les gitans. Pourtant, ce n’est pas une cloche, caraï ! Il est plein aux as. Avec le trafic qu’il a fait avec les Allemands, il est bourré de pognon, à l’heure qu’il est.
— Je verrai bien.
— Demande-le par là, tout le monde le connaît. Tu lui diras que tu viens de ma part.
— O.K.
Dehors, la nuit était presque entièrement tombée. Comme à la même heure dans toutes les villes de France, l’éclairage bleu, de loin en loin, commençait à s’allumer. Mais ici, pardon, c’était moins sinistre qu’à Lyon.
Les rues étaient pleines de monde, remplies d’un grouillement de peuple bruyant, criard, affairé. J’avais parcouru la ville en plein jour, ces derniers temps. C’était un endroit étrange, plus espagnol que français, avec des artères dignes des villes neuves de Californie, bordées de palmiers, de platanes immenses et de marronniers. De véritables palais blancs et roses s’élevaient à côté de ruelles sordides, telle cette rue des Cardeurs où j’allais, derrière la cathédrale Saint-Jean. Une rue mince comme un fil, dans laquelle le soleil ne descendait jamais et qui était hantée par une société de cloches et de petits truands.
Sur des ficelles tendues d’une fenêtre à une autre séchaient des oripeaux que le vent faisait claquer comme des étendards. De temps en temps, on entendait des cris, mais ça ne troublait personne. C’était quelqu’un qui demandait à l’autre des nouvelles de sa santé, par exemple, ou quelque chose d’aussi anodin. On avait l’habitude.
Je poussai d’abord la porte d’un bar rempli à ras le bord de bicots. Un patron graisseux me déclara qu’il n’avait pas vu Raphaël depuis la veille, mais qu’il devait se trouver chez ses confrères, certainement.
Je les aurais bien trouvés tout seul les confrères, ce n’était pas dur, car ici, la défense passive, on s’en foutait, et comment ! Il y avait toujours des lames de lumière qui sortaient de quelque part. Les Allemands avaient fini par perdre tout espoir d’arriver à un résultat. On leur disait oui, oui, et on recommençait le lendemain. C’était la force d’inertie poussée à un degré insoupçonnable.
Mais le patron tint absolument à m’accompagner à la porte pour me montrer les lieux et places qu’occupaient ses voisins. Peut-être aussi pour aérer un peu sa boutique enfumée, car les Arabes qui recevaient le vent glacé dans le dos râlaient tant qu’ils pouvaient.
Naturellement, c’est toujours pareil, c’est dans le troisième bistrot que je mis enfin la main sur Raphaël. C’était un type maigre, avec des cheveux aile de corbeau dont une mèche lui descendait sur l’œil. Il avait un nez de rapace. Ça ne m’étonnait pas de le savoir fréquenter les gitans. C’en était un lui-même, certainement. En tout cas, il n’avait pas le type catalan, qui est plutôt petit et replet. Il avait plutôt les allures nobles d’un Grand d’Espagne incidemment ruiné et qui commence à se refaire.
Il me tendit la main et me désigna le comptoir en me demandant ce que je voulais prendre. Je choisis le pastis, d’abord parce que c’est ce que je préfère, ensuite parce que je me dis que l’alcool tuerait certainement les microbes que, la nuit, les punaises devaient promener dans tout l’établissement.
— Qu’est-ce que vous désireriez ? demanda-t-il. Puisque vous venez de la part de Francis, je suis à votre entière disposition. C’est un de mes meilleurs amis. Nous avons fait la guerre ensemble et nous nous sommes évadés ensemble. J’avais autre chose à faire qu’à perdre mon temps chez ces excités, vous pensez.