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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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— Est-ce qu’on a vraiment l’air de rigoler ? dit le plus costaud, en avançant vers moi un mufle bovin.

Je n’osai pas lui dire qu’en effet il n’avait pas la gueule à ça, parce que ce n’était vraiment pas le moment de les exciter. Il avait à la main un pétard gros comme une mitraillette et il ne devait pas plus hésiter à s’en servir que s’il s’était agi d’une brosse à reluire.

— On est drôlement rencardés, je te l’ai dit. Nous savions que tu étais là. D’ailleurs, tu es le seul client de l’hôtel, on ne pouvait pas se tromper. Aurait fallu y mettre de la bonne volonté. Alors, comme la bonne femme habite en face, de l’autre côté de la caserne de la Milice, et qu’elle me connaît bien, elle est venue m’avertir. On a préféré faire notre coup nous-mêmes, tous les trois, parce qu’il y a une prime à toucher. Ce qui fait que personne n’est encore au courant. Ils vont faire une drôle de tête, les flics, quand ils vont voir qu’on les a doublés. On est capables, tous les trois, de passer chefs de centaine.

— À la vôtre, dis-je. Je vous souhaite de retrouver votre type, seulement, pour moi, c’est peau de balle et variété. Je n’ai rien à voir dans le coup. Si vous m’emballez, les flics, en effet, feront une drôle de tête : c’est bien simple, ils n’auront jamais tant rigolé de leur vie.

— Ne fais pas le malin, grinça l’anthropoïde. On a les moyens de te faire cracher, va.

Je le savais fichtre bien, et c’est précisément ce qui me gênait.

À ce moment, on entendit des pas dans l’escalier et Francis apparut, suivi d’une armoire à glace à l’étroit dans un uniforme de drap noir. Celui-là était en tenue. Il arborait fièrement le large béret piqué de l’insigne de la Milice. Francis était blême et un filet de sang coulait des commissures de ses lèvres.

— Y a pas moyen de lui faire dire quoi que ce soit, dit le milicien qui l’accompagnait. Il est têtu comme un mulet.

— Ne t’en fais pas, répondit son pote. Tout à l’heure, on va rigoler. Il te racontera même sa nuit de noces, si tu y tiens.

— Il y a longtemps qu’on te cherchait, dit le troisième à Francis. Personne ne m’enlèvera de l’idée que tu as fait partie du réseau d’évasion de Cerbère. On n’a jamais eu de preuves contre toi. Personne ne t’a balancé. Du reste, à mon avis, tes copains, on les a fusillés trop vite, on aurait dû les garder encore quelques jours. Mais ce pauvre Pourguès était un sentimental. Pour ce que ça lui a rapporté !

Il écrasa sa cigarette sur le marbre de la cheminée.

— Allez, dit-il, habille-toi, vous allez nous suivre tous les deux à la grande maison, en face. On sera mieux pour causer.

Francis, jusqu’à présent, n’avait pas dit un mot. Il ne me perdait pas des yeux. Il pensait lui aussi, que le temps gagné c’était de la vie, car il essaya d’atermoyer.

— Attendez au moins que ma femme vienne, dit-il. Elle est partie au marché. Je ne peux pas laisser la boutique vide.

Les trois miliciens hésitèrent.

À ce moment-là, on entendit un pas dans l’escalier. Un léger pas de femme. Je pensai d’abord que c’était Maria qui revenait, en effet. Mais lorsque je vis déboucher sur le palier un ample manteau rouge mon cœur se mit à battre. C’était Consuelo.

Heureusement que j’avais passé mon froc et que j’étais un peu plus présentable qu’à poil sur mon lit, comme lorsque ces fumiers étaient entrés.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle avec son accent chantant. C’est une réunion de famille ?

Elle nous regardait avec surprise. Mais nous, on était encore beaucoup plus épatés qu’elle. Qu’est-ce qu’elle venait faire dans ce plat de sauce, cette poupée ?

Elle entra dans la pièce et s’aperçut enfin que le gros fasciste tenait un revolver.

— Mon Dieu ! dit-elle, mais c’est effrayant !

Personne ne lui répondit. Il y eut un silence embarrassé qui dura une éternité.

— Qu’est-ce que c’est que cette souris ? demanda un de nos gardiens.

— Vous, je vous prie d’être poli, riposta la môme, qui semblait ne pas avoir froid aux yeux. Je ne vous connais pas et je ne veux pas vous connaître.

— Oh ! ça va ! dit le mec, pas tant de chichis. Tu es la poule d’un de ces messieurs ?

Consuelo haussa les épaules et ne répondit pas. Elle ne semblait pas très bien comprendre que cette visite inopportune la mettait dans le même jus que nous.

Ils allaient l’embarquer comme complice, ça ne faisait pas de doute.

— C’est comme ça, dit-elle, que vous venez aux rendez-vous ? Il est près d’une heure. Comme mon frère m’a dit qu’il vous avait connu par l’intermédiaire de Francis, j’en ai conclu que vous étiez descendu chez lui. Mais je ne vous en veux pas. Vous êtes aux prises avec ces gens-là et…

— Ces gens-là sont la Milice française, madame, tonna le plus gros des trois, outré.

— … et Dieu sait s’ils sont ennuyeux. Qu’est-ce que vous avez encore fait ?

Elle s’assit sur le lit, croisa ses jambes et tira de sa poche le même cigarillo que la veille.

— Il paraît, dis-je, que j’ai tué un type. Du moins ces messieurs le prétendent. Le plus marrant, c’est que je ne m’en souviens pas. Ce sont pourtant des trucs dont on se rappelle, en général.

— Oh ! oh ! Mais vous êtes un individu dangereux, sourit-elle. Et pourquoi l’avez-vous tué ?

— C’est encore une chose que je voudrais bien qu’on m’explique, parce qu’enfin je ne le connaissais pas, moi, ce mec, je ne l’avais jamais vu et même c’est la première fois que j’en entends parler. On m’a arraché à mon sommeil pour m’apprendre que j’étais un assassin.

— C’est comique, dit Consuelo.

— Vous trouvez que c’est comique, vous ? explosa le gros type qui déjà, tout à l’heure, n’avait pu retenir son indignation. Il laisse une veuve et deux orphelins !

— Oh ! dit la poupée, n’exagérons rien, si c’est du chef de la Milice qu’il s’agit, sa fille a vingt-trois ans et son fils vingt-huit. Quant à lui, à soixante ans, il fait un beau mort.

— C’est honteux d’entendre ça ! clama le milicien. Et d’abord qui êtes-vous et que faites-vous ici ? Vous êtes la complice de ces crapules, n’est-ce pas ?

C’est alors que le jeune commit une maladresse.

— Nous allons l’amener avec nous, dit-il avec un sourire gourmand. On lui fera passer un moment agréable.

— Rien du tout, répondit la môme, on ne m’arrête pas comme ça. Je suis citoyenne espagnole, et s’il m’arrive le moindre avatar, mon consul se chargera de l’affaire.

— Citoyenne espagnole ! ricana cet imbécile en haussant les épaules. Tu vas voir ce que j’en fais.

D’un geste brusque il prit Consuelo par la taille et posa sa main sur le sein droit de la jeune fille en essayant de l’embrasser. Mais elle se dégagea et glissa dans ses bras comme une couleuvre. Elle fit une brusque pirouette et le milicien reçut la plus belle giroflée de sa vie.

Surpris par cet incident, celui qui tenait le pétard se détourna une seconde.

Ça me suffisait. Je ne suis pas manchot et si lui tirait vite, moi j’étais aussi plutôt rapide. Mon pied partit tout seul et l’atteignit à la pointe du menton. J’entendis claquer ses dents et il partit dans le décor en renversant une chaise. Son feu avait voltigé en l’air et reposait sur le tapis à deux mètres du type.

Ce tas d’andouilles n’avait oublié qu’une chose, c’était de me fouiller. Ils avaient pourtant vu mon geste vers le traversin, mais ils avaient une telle confiance en eux qu’ils avaient omis de me l’enlever. Le deuxième bonhomme avait mis sa main sur sa fesse et il n’avait pas fini de sortir son revolver que le mien était déjà dans mes pattes, en batterie. Je fis feu. Le Milicien me regarda avec haine et trébucha en avant. Je remis ça. La deuxième balle lui fit éclater la tête et il ne fut plus question que de le rayer des registres de l’état-civil.

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