Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
Le bistrot, d’instant en instant, se remplissait davantage et tout ce joli monde, misérable, mal fringué, puant le tabac synthétique et le pinard, vociférait si fort qu’on était obligé d’élever la voix pour se faire entendre.
— Je voudrai aller à Brouilla, dis-je.
Raphaël me regarda avec surprise.
— Mais, dit-il, il y a un train et un autobus.
— Oui, mais pas après six heures.
— J’ai compris, dit-il en riant, vous les avez manqués tous les deux et vous tenez absolument à rentrer ce soir. Eh bien, mais je vais vous reconduire.
— Ne vous dérangez pas, répondis-je, ce ne serait pas pour ce soir, mais pour demain.
L’étonnement de Raphaël ne connut plus de bornes.
— Vous savez déjà que vous allez rater le train demain ! s’exclama-t-il.
Je me contentai de hocher la tête.
— Je vois, dit-il, c’est une histoire de femmes.
— Si vous voulez, répliquai-je.
Je ne me souciais pas de me lancer dans les explications. Je préférais, à tout prendre, que mon conducteur s’imagine ça. Quand il s’apercevrait de quoi il s’agissait, en réalité je serais loin.
— C’est entendu, accepta Raphaël. Où voulez-vous qu’on se retrouve.
— Pourquoi pas ici ? Vers six heures moins le quart ?
— C’est entendu, dit-il, je serai là demain soir à l’heure dite.
Je goûtai le pastis avec appréhension. Comment que j’avais tort ! C’était du bon, ça, du vrai, de la véritable absinthe d’avant la guerre de quatorze.
— Il est drôlement chouette, votre pastis, dis-je.
— C’est du clandestin, vous pensez bien, mais c’est de la camelote de paysan, vous pigez ?
Je pigeais si bien qu’on s’en envoya quatre tournées et que je négligeai complètement d’aller me repaître de la prose du canard local. Je ne quittai Raphaël que pour aller dîner à l’hôtel de la Poste.
Le pastis m’avait rendu un semblant de gaieté, mais je la reperdis aussitôt. Ah ! que la vie aurait été belle sans ce vent maudit qui arrivait sur moi du bout du monde à la vitesse d’un train express.
Décidément, ce soir-là il faisait trop mauvais et je décidai de ne pas changer d’hôtel. Comme ils n’étaient pas plus chauffés les uns que les autres, ça ne changeait rien à l’affaire, et d’ailleurs je sentais que maintenant ça allait flamber comme une allumette et bientôt encore — plus tôt, de toute manière, que Pourguès ne l’espérait.
Le lendemain, je rencontrai Raphaël au rendez-vous. Il était précis comme une montre, ce gars-là. Sa voiture nous attendait au coin de la rue, on grimpa dedans et on partit en trombe.
— Alors, comme ça, vous voulez aller à Brouilla ? demanda Raphaël en appuyant à fond sur le champignon sitôt qu’on fut sorti de la ville.
— Oui, dis-je, mais je veux aussi en revenir, allez-y mollo.
— Oh ! on ne risque rien. Jusqu’à Corneilla, la route est droite comme un i. On ne rencontre d’ailleurs, à cette heure-ci, que quelques rares camions allemands, les attelages sont tous rentrés, il y a plus d’une heure qu’il fait nuit. Je l’ai assez faite, quand j’étais peillarot.
— Qu’est-ce que c’est que ça, peillarot ?
— Peillarot, peil de liapinn ! hurla-t-il à pleine voix. Chiffonnier, quoi, reprit-il plus doucement.
Je commençai à me dire que les chiffonniers, dans cette guerre, ils me faisaient l’effet de prendre un peu de pognon, tous tant qu’ils étaient.
Il y eut un silence, puis mon type reprit :
— Et tout ça, pour une femme. Si on se cassait la gueule, maintenant, ce serait pour une histoire d’amour. Vous ne trouvez pas ça magnifique, vous ?
— Non, dis-je, imaginez que je tiens à ma peau, moi, dur comme fer. C’est la seule redingote que m’ait donnée le Bon Dieu, et si je la déchire il ne me la remplacera pas. Alors, merci beaucoup.
Qu’est-ce que j’avais fait de lui laisser croire que c’était une histoire de fesses ! Voilà que maintenant il était parti sur le chapitre féminin. Il tint absolument à arrêter la traction pour me montrer les photos de trois tordues plus moches les unes que les autres. L’une était sa légitime, les autres ses deux maîtresses. On se demandait s’il gagnait au change. En plus de ce harem, il avait une sœur, plus jeune que lui, célibataire, « belle comme un astre », qu’il menaçait de me faire connaître. On aurait dit, parole, qu’il voulait me la jeter dans les bras. Il s’était pris pour moi d’une amitié frénétique et uniquement axée sur la collaboration sexuelle, si je puis dire. Je me jurai d’éviter soigneusement la rue des Cardeurs désormais.
On ne mit pas vingt minutes pour arriver à Brouilla. Je laissai mon zèbre au bistrot, devant un pastis qui sentait l’eau de Cologne, et je me ruai au bureau de poste.
J’expédiai à M. Antoine Pourguès un télégramme ainsi conçu :
« Fortement indisposée, impossible venir dimanche. Rien de grave ».
L’essentiel était évidemment que Pourguès sache sa belle-mère malade, mais qu’il ne s’affole pas au point de rappliquer à Brouilla ventre à terre. Je savais d’autre part que la voiture qui était venue le prendre aux Hortes ne lui appartenait pas. S’il recevait le télégramme après le départ du train et du bus, il n’irait pas déranger ses amis pour une peccadille.
La première partie était jouée. La comédie se terminerait tard dans la nuit. Je revins à pas moins pressés au bistrot où m’attendait Raphaël.
Le vent hurlait toujours dans les petites rues mal pavées de ce village désert. En outre, ici, le black-out était total, on n’y voyait que dalle. C’était cafardeux au possible, je me faisais l’effet d’être le dernier survivant de la planète après qu’un cataclysme y serait passé, et d’errer solitaire dans des ruines, par une nuit atroce, en attendant une mort qui ne tarderait pas à venir.
Je relevai le col de ma canadienne et frissonnai.
Le bistrot était sur la grand-route et je le retrouvai sans peine. Raphaël était appuyé au zinc, et, pardi, l’animal, il était déjà en train de faire la cour à la patronne.
Je ne voulais pas le presser, par politesse, pourtant il me tardait d’être de retour à Perpignan. Il me semblait qu’il y faisait moins froid, et puis c’était moins cafardeux qu’ici.
— Alors, dit-il, quand nous fûmes à nouveau installés dans la bagnole, vous avez été bien rapide. Ça n’a pas marché ?
— Non, répondis-je, je n’ai rien pu faire, le mari était là.
— Resang de Deu ! s’écria-t-il. Il avait l’air sincèrement désolé.
Et tout le long de la route il ne cessa de me parler de ses conquêtes ; de ses aventures et des terribles emmerdements qu’il avait eus avec les maris de ses amoureuses. L’un d’eux, une fois, l’avait poursuivi avec un couteau. Mais il s’était toujours arrangé pour avoir le dernier mot et laisser son adversaire cocu, battu et mécontent.
Nous arrivâmes à Perpignan dans le même temps record. Il faut reconnaître d’ailleurs qu’il conduisait admirablement, il avait une maîtrise de lui-même exceptionnelle.
Il me demanda ce que je faisais maintenant. Craignant par-dessus tout qu’il ne tente de m’embarquer dans une aventure sentimentale avec une guenon dans le genre de celles dont il m’avait montré les photos ou qu’il ne tienne à m’amener derechef chez sa sœur, je lui dis que j’étais fatigué, que la mésaventure de ce soir m’avait profondément déçu et que le vent, c’était d’ailleurs vrai, me rendait l’existence invivable. Dans ces conditions, j’allais manger au trot et j’fonçais dans mon pieu.
— Allons boire le dernier pastis quelque part, dit-il.
Je proposai le bar de la rue des Cardeurs. J’avais gardé de leur absinthe un souvenir impérissable. Mais il tint à tout prix à me mener ailleurs.