Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Iouri, fils de Dmitri Donskoï, prend le parti de « l’Ancien », en refusant de prêter serment à son neveu. Il justifie son attitude en s’appuyant notamment, sur le testament spirituel de Dmitri. En 1431, Iouri et Vassili se rendent chez le khan, afin qu’il tranche leur querelle. Le litige se prolonge, jusqu’à ce que le khan prenne sa décision. Les chroniqueurs mettent le choix tatar au compte de l’habileté d’un boïar de Moscou, Vsevolojski, qui démontre à Saraï que le fondement du droit ne se trouve pas dans les vieilles chroniques ni les parchemins morts (le testament de Donskoï), mais dans la volonté du khan lui-même. Force nous est de constater qu’au début du XVe siècle, on sait déjà très bien, à Moscou, ce qu’est le pouvoir absolu. Le khan apprécie les arguments du diplomate moscovite et tranche en faveur de Vassili.
Or, la volonté du khan n’a plus, depuis beau temps, valeur de décision intangible. Avec l’aide des princes de Riazan et Mojaïsk, Iouri renverse Vassili. Une longue guerre commence, qui sera poursuivie, après la mort de Iouri en 1434, par ses fils Vassili le Louche et Dmitri Chemiaka. La lutte est particulièrement rude, même pour l’époque. Vassili fait prisonnier son cousin du même nom et lui crève les yeux (d’où son surnom de « le Louche »). Tombant à son tour entre les mains de Dmitri, il subit le même sort, ce qui lui vaut de devenir Vassili II l’Aveugle. Quant à Dmitri Chemiaka, il est empoisonné en 1450, après sa défaite. Cette guerre fratricide de deux décennies s’achève par la victoire du nouvel ordre – moscovite – de succession.
Le règne de Vassili II est très tumultueux. Avec le laconisme qui le caractérise, Vassili Klioutchevski brosse ce portrait du prince : « Ayant commencé à régner presque enfant, doux et placide, Vassili semblait ne point convenir pour le rôle combatif qui lui était échu. Vaincu maintes fois, détroussé, emprisonné et finalement aveuglé, il ne ressortit pas moins de cette lutte de dix-neuf ans avec des acquis qui laissaient loin derrière tout ce que les longs efforts de son père et de son grand-père avaient accompli21. » Parmi les innombrables événements de son règne, deux se détachent particulièrement pour leur signification historique, qui a peut-être partiellement échappé aux contemporains. Le premier est lié à l’Église. Vassili décide de placer sur le siège métropolitain vacant l’évêque de Riazan, Jonas, et l’envoie à Constantinople pour qu’il soit confirmé dans ses fonctions. Byzance rejette sa candidature et nomme à sa place le Grec Isidore. Membre du concile réuni à Ferrare en 1438 puis transféré à Florence, Isidore « accepte l’Union » ; en d’autres termes, il approuve la décision du concile de réunir les Églises d’Orient et d’Occident. Arrivé de Florence à Moscou, le métropolite officie selon le nouveau rite, prononce le nom du pape de Rome avant celui du patriarche de Constantinople et donne lecture de la définition de l’Union, proposée par le concile. Le grand-prince Vassili perçoit dans l’attitude d’Isidore une trahison de l’orthodoxie et fait jeter en prison ce « faux pasteur22 ». En 1441, l’assemblée des évêques russes choisit Jonas pour métropolite.
L’Église russe ne devient pas seulement nationale, elle est également autocéphale, indépendante de Byzance. Tout aussi important est le fait qu’en acceptant l’Union, Byzance perd son rôle de siège, et de rempart, de l’orthodoxie. Le peuple de Byzance et le bas-clergé rejettent l’Union, les évêques, qui l’ont reconnue, sont contraints de se réfugier à Rome. Mais un coup très dur est porté au prestige de l’Église byzantine. Moscou se déclare alors seule gardienne de l’orthodoxie.
Le second événement lourd de conséquences historiques a trait aux « affaires tatares ». Certains historiens le situent très exactement en 1452, mais le fait dont il s’agit, la création du khanat de Kassimov, n’est que l’aboutissement d’un processus nettement antérieur. Dans les années 1430, le déclin de la Horde d’Or se précipite. L’affaiblissement du pouvoir central conduit certains khans à guerroyer contre Moscou (en attaquant aussi d’autres principautés), à leurs risques et périls, et d’autres à passer au service du prince moscovite. Vassili les accueille volontiers – ces guerriers expérimentés renforcent considérablement la droujina de Moscou – et les récompense par de généreuses dotations en terres. Cette attitude suscite le mécontentement des Moscovites qui accusent le grand-prince d’« aimer les Tatars plus que de raison ». Ce mécontentement, Dmitri Chemiaka tente de l’exploiter : en 1446, il s’empare de Vassili, en pèlerinage au monastère de la Trinité-Saint-Serge, lui crève les yeux, comme nous l’avons dit, et l’exile à Ouglitch.
Mais il apparaît bientôt que Vassili compte beaucoup plus de partisans que ne l’imaginait son adversaire. Le clergé est en particulier le principal soutien du prince aveugle. En 1447, un concile condamne catégoriquement l’usurpateur, comparant les prétentions de Iouri, père de Dmitri Chemiaka, au trône de Moscou, au péché commis par notre ancêtre à tous, Adam, qui, inspiré par le diable, avait voulu se faire l’égal de Dieu. Le clergé russe déclare seul juste l’ordre de succession au trône de grand-prince, allant du père au fils. Cet ordre est qualifié d’« immémorial », comme s’il appartenait aux usages les plus anciens de la Rus, ce qui, à défaut de correspondre à la vérité historique, a le mérite de légitimer le système moscovite. « La guerre fratricide n’avait pas encore pris fin, note Vassili Klioutchevski, que, déjà, le chef de la hiérarchie religieuse russe proclamait le pouvoir absolu du grand-prince légitime de Moscou comme un fait accompli, devant lequel toute la société russe était appelée à s’incliner, princes et petites gens23. »
De retour à Moscou, Vassili poursuit la politique qui consiste à attirer les Tatars à son service. En 1452, il donne en jouissance à vie une petite ville de l’Oka au prince tatar Kassim. Aux confins sud-est de la principauté de Moscou, apparaît ainsi un royaume tatar vassal du grand-prince, chargé en particulier de défendre les frontières moscovites, menacées depuis la création du khanat de Kazan. Le khan de Kazan, Mahmet, et le prince Kassim sont parents, ce qui renforce encore leur inimitié. La politique de Vassili fait de Moscou un pôle d’attraction pour ce qui reste de la Horde d’Or. Le khanat de Crimée devient indépendant, cependant que le nombre des Tatars au service de Moscou va croissant. Le khan de la Horde d’Or se trouve toujours à Saraï, mais sa marge d’action est désormais très limitée. Le joug tatar touche à sa fin. Le fils de Vassili, Ivan III, décrétera d’ailleurs la complète libération de la Russie.
Le testament de Vassili II fait le bilan de quatre décennies de règne. L’époque troublée de la lutte pour le trône de Moscou n’a pas empêché le grand-prince d’obtenir de remarquables résultats. L’on ira même jusqu’à dire que les troubles, la « grande confusion », ont écrasé les partisans des usages anciens venus de la Russie kiévienne, favorisant la victoire finale de Moscou. Au moment où Vassili montait sur le trône, la votchina de Moscou était divisée en une dizaine d’oudiels, appartenant à la parentèle du prince. Lorsqu’il rédige son testament, toute la votchina est entre ses mains. La principauté de Souzdal lui appartient également, « Monseigneur le Grand Novgorod » est soumis à sa volonté, de même que la ville de Viatka. Pour la première fois dans l’histoire, le prince de Moscou lègue à son fils le titre de grand-prince (le père de Vassili II n’avait pas osé s’y risquer) et inclut le territoire de la principauté dans les possessions patrimoniales de son héritier.