Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
En 1399, sur les bords de la Worskla, affluent du Dniepr, la puissante troupe de Witowt, magnifiquement armée – elle dispose, entre autres, d’une artillerie – et composée pour l’essentiel de soldats de Russie occidentale, est littéralement anéantie par les Tatars que commandent le khan de la Horde d’Or, Timour Qoutlough, et le célèbre chef d’armée Idiqou. Moscou peut enfin respirer. Les Lituaniens perdent Smolensk. Witowt, toutefois, ne tarde pas à reconstituer ses forces. En 1404, il s’empare de Viazma, reprend Smolensk l’année suivante ; pour deux siècles et demi, la ville devient la frontière pour laquelle Russes et Polonais ne cesseront de se battre.
Le danger lituanien acquiert une acuité particulière aux yeux de Moscou, après la conversion de la Lituanie à la « foi latine », au catholicisme. Un catholicisme particulièrement agressif envers la population orthodoxe du grand-duché. La résistance opposée par la majorité de la population pousse Witowt à chercher un moyen de réunir les Églises, de faire une « union ». Un temps, il lui semble que le fondement de cette union pourrait être le programme des hussites, mais les idées des protestants tchèques n’éveillent guère d’écho parmi les orthodoxes de Lituanie. Witowt obtient la création d’une métropole orthodoxe pour la Rus lituanienne. En 1418, le métropolite est envoyé au concile de Constance qui déclare Jan Hus hérétique et le condamne au bûcher. Les pourparlers concernant l’union, sur la base du programme hussite, se soldent donc par un échec. Mais l’idée même de l’union continue de faire son chemin.
Le danger lituanien contraint Moscou à demander l’aide de la Horde. Une demande d’autant plus pressante que Witowt devient plus puissant. Laissant Moscou en paix quelque temps, le prince lituanien concentre son attention sur la menace que les croisés font peser sur son pays. En effet, bien qu’après le baptême de la Lituanie, l’action de l’Ordre teutonique semble avoir perdu son sens, les « chiens-chevaliers » refusent de renoncer à leur projet de créer un État puissant sur le territoire de l’Europe orientale. En 1410, les forces conjuguées de Lituanie, de Pologne et des principautés russes de l’ouest mettent en déroute l’Ordre teutonique, à la bataille de Grunwald (Tannenberg, pour les Allemands). Cette victoire brise définitivement l’Ordre teutonique : un siècle plus tard, ses possessions sont transformées en État laïc (1525), dépendant de la Pologne. Un État – la Prusse – qui fera beaucoup parler de lui par la suite. La bataille de Grunwald, sur laquelle des informations vagues et contradictoires nous sont parvenues par les chroniqueurs (en particulier le Polonais Dlugoch), devient le symbole de l’affrontement entre Slaves et Allemands. Pour ces derniers, la défaite est une tache noire de leur histoire, une honte qui ne sera lavée, dans leur esprit, qu’en août 1914, par la défaite de l’armée russe en Prusse-Orientale, à la bataille de Tannenberg. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la bataille de Grunwald deviendra, dans la propagande soviétique, « un exemple historique de l’unité militaire des Slaves et des Baltes ». La victoire est portée au compte des « Russes, Lituaniens, Polonais et Tchèques20 ». L’historien pourrait ajouter les Tatars à la liste, car l’armée de Jagellon-Witowt comptait quelques-uns de leurs détachements.
La bataille de Grunwald-Tannenberg, où s’affrontent, d’un côté Polonais, Lituaniens, un régiment de Smolensk et des droujinas tchèques, et de l’autre les chevaliers de l’Ordre teutonique qui ont appelé à la rescousse les amateurs d’aventures et de rapines d’Europe occidentale, n’a pas un caractère de guerre nationale, mais elle sera utilisée par les générations suivantes comme une empoignade mythique, susceptible d’éveiller des sentiments nationaux.
L’heureuse issue de la bataille renforce considérablement Witowt, qui réussit à supprimer la menace occidentale pesant sur la Lituanie. En 1411, le protégé du grand-duc lituanien prend le pouvoir dans la Horde. Moscou y voit un tel danger qu’après une interruption de quinze ans, elle décide de recommencer à payer le tribut au khan. Vassili Ier se rend à Saraï, « avec quantité de richesses ». En 1413, la Diète polono-lituanienne entérine un nouveau traité d’union entre les deux États. Le grand-duché de Lituanie reconnaît la souveraineté de la couronne polonaise, en échange de quoi la noblesse lituanienne bénéficie de tous les droits et privilèges de la szlachta polonaise, à la condition de se convertir au catholicisme. Le parti polonais s’en trouve considérablement renforcé à la cour du grand-duc, qui en est d’autant plus incité à chercher la voie d’un accord entre les Églises catholique et orthodoxe.
En 1425, le grand-prince de Moscou, Vassili Ier, meurt. Durant les trente-six années de son règne, il a remporté d’importants succès dans son projet de « rassemblement des terres » : il a « obtenu » Mourom et ses volosts (districts ruraux), annexé Souzdal, naguère capitale de la grande-principauté, Nijni-Novgorod la ville la plus riche de la Volga, Taroussa, Gorodets, Borovsk. Après le raid d’Idiqou sur Moscou (1408), qui devait soutenir un siège de trois semaines sans ouvrir ses portes au khan, la principauté moscovite a vécu en paix et le mérite en revient, pour une grande part, aux efforts diplomatiques de Vassili Ier. Le grand-prince laisse un testament par lequel il lègue la principauté de Moscou à son unique héritier, son tout jeune fils Vassili. Prévoyant des difficultés, il confie « son fils Vassili et sa princesse à son frère et beau-père, le grand-duc Witowt ». La confiance témoignée par le grand-prince moscovite à Witowt peut surprendre car ce dernier, bien que le père de son épouse, n’a cessé d’être le plus dangereux adversaire de Moscou. Mais Vassili Ier, manifestement, connaissait ses cousins et parents russes. L’année de sa mort, son fils a dix ans. Sa mère, la princesse Sophie, et le métropolite Photius assument la régence. L’oncle de Vassili II, Iouri Dmitrievitch, refuse de prêter serment à son neveu et fait valoir ses droits à la couronne de grand-prince. Photius et les boïars de Moscou demandent l’aide de leur tuteur, Witowt. La crainte qu’il inspire ramène, pour un temps, Iouri à la raison. Mettant à profit la faiblesse de Moscou, le grand-duc de Lituanie annexe pratiquement Tver et Riazan. Des traités d’union (1427 et 1429) prévoient la soumission des princes de Tver et Riazan à Witowt, qui peut, à sa guise, châtier ou gracier. Le passage au service d’un autre prince est puni de confiscation de votchina. Prisonnière, au nord et au sud, de Witowt et de ses alliés-vassaux, la principauté de Moscou semble vouée à devenir une partie du grand-duché de Lituanie. La mort de Witowt, en 1430, met toutefois un terme aux succès lituaniens. Une lutte s’engage, pour la succession, entre le frère de Jagellon, Svidrigaïlo, et celui de Witowt, Sigismond. Svidrigaïlo conduit le parti orthodoxe, son adversaire le parti catholique. Sigismond sort vainqueur de l’affrontement mais il est tué, en 1440, à la suite d’un complot de la noblesse lituano-russe. Le fils de Jagellon, Casimir Jagellon, est élu grand-duc de Lituanie. En 1445, il devient également roi de Pologne. La Rus lituanienne est de plus en plus attirée dans l’orbite polonaise.
La mort de Witowt, qui engendre une période de troubles en Lituanie, est aussi le signal de la « grande confusion » dans la principauté de Moscou. L’une des grandes raisons du renforcement de Moscou avait été la transmission pacifique de la couronne, de père en fils, depuis quatre générations : de la mort de Daniel à celle de Vassili Ier. Un système nouveau, qui rompait avec les anciens usages fondés sur l’aînesse.