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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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— Longues, Madame, formées et bien moulées. Un mâle de bon embonpoint.

— L’avez-vous vu, Naillard ?

— J’ai fait ma quête au petit jour, je l’ai rabattu puis aperçu au viandis. Belle tête haute, ouverte et paumée. Je l’ai suivi avec mon chien jusqu’au taillis de ses demeures, où il s’était rembuché. Puis j’ai mis mes brisées.

La princesse parut satisfaite et la cavalcade se mit en branle au milieu des aboiements de la meute. Au début, Nicolas s’abandonna à l’ivresse retrouvée de la course sur une monture heureuse. Il ne faisait qu’un avec elle et tous deux s’emplissaient de l’air pur de la forêt. Il avait toujours aimé le galop et ses longs moments d’oubli. Il dut cependant modérer son allure, de crainte de dépasser la tête de la chasse. D’ailleurs, Madame Adélaïde venait de mettre son cheval au pas et ne semblait pas vouloir hâter les choses avant que la bête ne soit lancée et la meute à ses trousses. Alors que les chasseurs abordaient une longue percée, elle abandonna soudain le gros de la troupe pour s’engager sous le couvert. Le personnage désagréable qui avait fait voiture commune avec Nicolas s’approcha de lui et, d’un geste du chapeau, l’engagea à rejoindre la princesse. Nicolas pénétra à son tour sous le couvert, au milieu des fougères desséchées et rougeâtres. Madame avait arrêté son cheval. Il s’approcha, sauta à terre et, le tricorne bas, s’inclina. Elle le considérait d’un air aimable mais sans sourire.

— On me dit beaucoup de bien de vous, monsieur.

Il n’y avait rien à répondre. Il prit un air modeste sans se forcer. Qui était ce « on » ? Le roi ? Sartine ? La Borde ? Les trois, peut-être. Certainement pas Saint-Florentin, qui était détesté par les filles de France.

— On vous dit sagace et discret.

— Je suis l’humble serviteur de Votre Altesse royale.

Cela allait de soi.

— J’ai des tracas dans mon intérieur, monsieur Le Floch. Mes pauvres Ruissec, le malheur les a frappés, vous savez…

Elle médita un moment. Nicolas crut même qu’elle priait. Puis elle parut écarter une idée importune.

— Enfin… En outre, je constate depuis quelque temps des vols bien déplaisants dans mes cassettes.

Il osa l’interrompre. Surprise, elle lui sourit. C’était une belle jeune femme, avec un charme impérieux.

— Des bijoux, Madame ?

— Oui, des bijoux. Plusieurs bijoux.

— Serait-il possible à Votre Altesse royale de faire dresser par l’un de ses serviteurs de confiance une liste descriptive des pièces disparues ?

— Mes gens y pourvoiront et vous feront tenir la chose.

— M’autoriseriez-vous, Madame, guidé par quelqu’un de votre maison, à poser quelques questions à l’ensemble de vos domestiques ?

— Faites, faites, je compte sur vous pour régler cette affaire.

Elle lui sourit à nouveau.

— J’ai connu votre père. Vous lui ressemblez.

Un coup de trompe sonna pas très loin. Une forte voix cria : Voy le-cry voy-auant !

— Je crois, monsieur, que le daim est lancé aux chiens. Il faut y aller. Bonne chasse.

Elle éperonna sa monture qui s’enleva en hennissant. Nicolas se recoiffa, remonta et partit au petit galop. Il entendait des appels de trompe et les cris des chasseurs. Le désordre était grand. Il semblait que la bête poursuivie rusât. On entendit le cri d’un piqueur qui rappelait les chiens à lui : Haurua, à moy Theau, il fuit ici ! et prévenait les chasseurs. Dans cet affolement, la monture de Nicolas s’énerva et piqua des deux. Avant qu’il ne la maîtrise, elle l’avait conduit loin de la chasse. Étourdi par le vent de la course, il n’entendit pas deux cavaliers qui arrivaient sur ses arrières. Au moment où il pressentit leur présence, c’était déjà trop tard. Se retournant, il ne vit qu’une cape noire tendue entre eux qui le frappa et le projeta à terre. Son cheval affolé s’enfuit. Sa tête heurta une souche, un voile l’enveloppa et il perdit conscience.

Une douleur sourde lui taraudait la tête. Il n’aurait pas dû faire autant honneur au souper et à ses flacons. Et puis, le lit était bien dur et la chambre bien froide. Il tenta de remonter le drap et sentit les boutons du justaucorps. Il reprit ses esprits et le souvenir de l’agression lui revint. Il avait bel et bien été attaqué par deux inconnus.

Où était-il ? À part la tête qui le faisait souffrir, il ne semblait rien avoir de rompu. En tentant de s’étirer, il constata qu’il était attaché aux pieds et aux mains. Une odeur connue l’éclaira sur le lieu où il était retenu prisonnier. Ces remugles de moisi, de chandelle éteinte et d’encens ne pouvaient appartenir qu’à un lieu consacré, église ou couvent. Pas de lumière. Obscurité totale. Il frémit. Était-il enfermé dans une crypte ou dans quelque in-pace religieux où on ne le retrouverait jamais ? L’angoisse le saisit avec cette montée de l’étouffement.

Un détail, pourtant insignifiant par rapport à la gravité de la situation, revenait sans cesse l’accabler : il n’avait pas songé à prévenir M. de Noblecourt qu’il resterait plusieurs jours à Versailles. Il imaginait l’inquiétude de ses amis. Finalement, cette hantise lui fit un peu oublier sa position. Du temps passa.

Au bout de plusieurs heures, il entendit un bruit. Une porte s’ouvrit et la lumière d’une lanterne éblouit ses yeux douloureux. Quand il les ouvrit, il ne vit rien ; quelqu’un était passé derrière lui pour lui attacher un bandeau. Il fut saisi, presque porté, et traîné à l’extérieur. Il sentit qu’on franchissait des degrés, puis l’air frais lui caressa le visage. Il perçut le crissement du gravier. Une porte encore, et il eut l’impression d’entrer à nouveau dans un bâtiment, alors que la même odeur d’église le saisissait. Il fut assis sur une chaise paillée, il la sentait sous ses doigts. On lui enleva le bandeau des yeux. Il avait les paupières gonflées et une douleur lancinante dans la nuque.

La première chose qui frappa son regard fut un grand crucifix de bois noir contre un mur blanc. Assis à une table, un vieillard en soutane le fixait, les mains jointes. Sa vision s’accommoda peu à peu. Une seule chandelle brûlait dans une assiette de faïence. Il regarda attentivement le vieux prêtre. Son visage ne lui était pas inconnu, mais les années avaient changé une figure rencontrée dans une autre existence.

— Mon Dieu, mon père ! Vous êtes bien le père Mouillard ?

Par quel détour insensé se retrouvait-il en présence de son ancien maître au collège des jésuites de Vannes ? Il était confondu par le changement qui avait transformé un homme aimable en ce vieillard hagard et perdu. Il n’y avait pourtant que quelques années qu’ils s’étaient vus pour la dernière fois.

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