La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Il suffisait d’attendre, d’être patiente…
Il était devenu un homme oisif. Un homme qui traînait dans les bars d’hôtel avec des livres et des catalogues d’art. Il aimait les bars des grands hôtels. Il goûtait l’éclairage, l’ambiance feutrée, le fond de musique de jazz, les langues étrangères qu’on y parlait, les serveurs qui passaient avec leur plateau et leur démarche fluide. Il pouvait s’imaginer à Paris, à New York, à Tokyo, à Singapour, à Shanghai. Il était nulle part, il était partout. Ça lui allait très bien. Il était en convalescence d’amour. Ce n’est pas très viril comme état d’âme, se disait-il.
Il prenait un air rébarbatif, un air d’homme d’affaires occupé à lire des ouvrages sérieux. En fait, il lisait Auden, il lisait Shakespeare, il lisait Pouchkine, il lisait Sacha Guitry. Tous ces types qu’il n’avait jamais lus dans sa vie précédente. Il voulait comprendre l’émotion, les sentiments. Les grandes affaires du monde, il les laissait aux autres. Aux autres comme lui, avant. Quand il était sérieux, pressé, qu’il avait sa raie sur le côté, son col de chemise bien fermé, sa cravate bien rayée, deux portables. Un homme bourré de chiffres et de certitudes.
Il n’avait plus aucune certitude. Il avançait à tâtons. Et c’était tant mieux ! Les certitudes vous bouchent la vue. Il était en train de lire Eugène Onéguine de Pouchkine. L’histoire d’un jeune oisif qui se retire à la campagne, fatigué de vivre, en proie au spleen. Eugène lui plaisait infiniment.
Le matin, il passait à son bureau sur Regent Street et suivait quelques affaires en cours. Il téléphonait à Paris. À celui qui l’avait remplacé. Si tout s’était bien passé, au début, il sentait maintenant chez ce dernier une invitation à peine voilée. Il ne supporte plus mon oisiveté. Il ne supporte plus que je continue à toucher des dividendes sans suer à grosses gouttes. Ensuite, il appelait Magda, son ancienne secrétaire devenue la secrétaire du Crapaud. C’était le nom de code de son remplaçant : le Crapaud. Elle parlait tout bas de peur que le Crapaud ne l’entende et lui racontait les derniers potins du bureau. Le Crapaud était un obsédé sexuel.
— L’autre jour, gloussa Magda, j’ai failli le passer par la fenêtre tellement il a les mains baladeuses !
Le Crapaud restait au bureau jusqu’à onze heures le soir, était d’une laideur parfaite, sournois, odieux, prétentieux.
— Il est remarquable en affaires ! Il a doublé le chiffre depuis qu’il est aux commandes…, disait Philippe.
— Oui mais il peut exploser n’importe quand ! En tout cas, faites attention, il vous hait ! Il a les boutons du gilet qui pètent après vous avoir parlé !
Philippe avait augmenté le salaire de ses deux avocats pour être sûr d’être protégé. Il faut se garder dans ce monde de requins marteaux ! Le Crapaud était marteau, requin, mais brillant.
Il avait souvent des déjeuners de prospection. Avec des clients qu’il choisissait fortunés, agréables, cultivés. Afin de ne pas perdre son temps. Il entamait les premières négociations, puis les dirigeait sur le Crapaud, à Paris. L’après-midi, il choisissait le bar d’un palace, un bon livre et lisait. Vers dix-sept heures trente, il allait chercher Alexandre au lycée et ils rentraient ensemble en devisant. Souvent, ils s’arrêtaient dans un musée ou une galerie. Ou allaient au cinéma. Cela dépendait du travail d’Alexandre.
Parfois, alors qu’il était occupé à lire, une fille venait s’asseoir à côté de lui. Une professionnelle déguisée en touriste qui draguait l’homme d’affaires esseulé. Il la regardait s’approcher. Se tortiller. Faire semblant de lire une revue. Il ne bougeait pas, continuait à lire. Au bout d’un moment, elle se lassait. Il arrivait qu’une fille plus entreprenante lui demande un renseignement, une adresse. Il répondait toujours par la même phrase :
— Désolé, mademoiselle, j’attends ma femme !
Lors de son dernier séjour à Paris, Bérengère, la meilleure amie d’Iris, l’avait appelé pour prendre un verre. Sous prétexte d’obtenir des renseignements sur des écoles anglaises pour son fils aîné. Elle avait commencé, maternelle et préoccupée, puis s’était rapprochée. La gorge tendue sous le chemisier entrouvert, la main qui passe et repasse derrière le cou, soulevant la masse de cheveux, ployant la nuque dans une position de soumission lascive, le sourire accrocheur.
— Bérengère, ne me dis pas que tu espères que l’on devienne… comment dire, intimes ?
— Et pourquoi pas ? On se connaît depuis longtemps. Tu n’éprouves plus rien pour Iris, je suppose, après ce qu’elle t’a fait, et je m’ennuie à mourir avec mon mari…
— Mais Bérengère, Iris est ta meilleure amie !
— Était, Philippe, était ! Je ne la vois plus. J’ai coupé les ponts. Je n’ai pas aimé du tout la façon dont elle s’est comportée avec toi ! Dégueulasse !
Il avait eu un petit sourire :
— Désolé. Si tu veux, nous resterons…
Il ne trouvait pas le mot.
— Nous en resterons là.
Il avait demandé l’addition et était parti.
Il ne voulait plus perdre son temps. Il avait décidé de travailler moins pour gagner du temps. Réfléchir, apprendre. Il n’allait pas dilapider ce temps avec Bérengère ou ses semblables. Il avait laissé tomber sa conseillère en achat d’œuvres d’art. Un jour qu’ils étaient tous les deux dans une galerie et que le propriétaire leur montrait les œuvres d’un jeune peintre prometteur, il avait aperçu un clou. Un clou planté dans un mur blanc qui attendait l’accroche d’un tableau. Il lui avait fait remarquer combien ce clou semblait ridicule. Elle l’avait écouté, réprobatrice, et avait dit : Ne vous méprenez pas, Philippe, ce clou en lui-même est le début d’une œuvre d’art. Ce clou participe à la beauté de l’œuvre qu’il va recevoir, ce clou… Il l’avait interrompue : Ce clou est un pauvre clou, sans intérêt, ce clou va juste servir à supporter le poids d’un tableau. Ah non ! Philippe ! Je ne suis pas d’accord avec vous, ce clou est, ce clou existe, ce clou vous interpelle. Il avait marqué un temps d’arrêt et avait dit, ma chère Elizabeth, dorénavant, je me passerai de vos services. Je veux bien m’incliner, m’interroger devant Damien Hirst, David Hammons, Raymond Pettibon, la danseuse de Mike Kelley, les autoportraits de Sarah Lucas, mais pas devant un clou !
Il faisait le vide autour de lui. Il s’allégeait. C’est peut-être pour cela que Joséphine s’est dérobée. Elle me trouvait trop lourd, trop encombré. Elle a de l’avance sur moi, elle a appris à se dépouiller. J’apprendrai. J’ai tout mon temps.
Zoé lui manquait. Les week-ends avec Zoé. Les longs conciliabules entre Zoé et Alexandre quand il les surveillait du coin de l’œil. Alexandre ne réclamait pas sa cousine, mais il pouvait dire à son regard triste du vendredi soir qu’elle lui manquait. Elle reviendrait. Il en était certain. Ils avaient brûlé les étapes en s’embrassant le soir de Noël. Il y avait encore trop de choses irrésolues entre eux. Et il y avait Iris… Il pensa à sa dernière soirée à Paris. Iris était sortie de clinique. Ils avaient dîné « à la maison ». On pourrait faire une dînette, tous les trois ? Ce serait ballot d’aller au restaurant ! Elle avait fait la cuisine. C’était un peu raté, mais elle s’était donné du mal.
Il posa son livre. En prit un autre. Le théâtre de Sacha Guitry. Ferma les yeux et se dit, je l’ouvre au hasard et je médite la phrase que je trouve. Il se concentra, ouvrit le livre, ses yeux tombèrent sur cette phrase : « On peut faire baisser les yeux aux gens qui vous aiment, mais on ne peut pas faire baisser les yeux aux gens qui vous désirent. »