La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Non, Luca. Ce n’est pas ça.
— Si, c’est exactement ça.
Leurs cafés étaient froids. Joséphine grimaça.
— Vous en voulez un autre ? Ou autre chose ? Un jus d’orange ? Un verre d’eau ?
Elle refusa d’un geste de la main. Arrêtez, Luca, supplia-t-elle en silence, arrêtez. Je ne veux pas que vous deveniez cet homme suppliant, servile.
Il tourna son regard vers le lac. Aperçut un chien qui s’ébrouait et sourit.
— C’est ce jour-là que tout a commencé… N’est-ce pas ? Ce jour où je ne vous ai pas écoutée…
Elle ne répondit pas et suivit le chien des yeux. Son maître lui avait renvoyé sa balle dans le lac et il plongeait pour la chercher. Le maître attendait, fier de sa science de dresseur, fier de pouvoir claquer des doigts et que l’animal lui obéisse. Il cherchait dans le regard des gens autour de lui la reconnaissance de ce pouvoir-là.
— Vous savez ce qu’on va faire, Joséphine ?
Il s’était redressé, l’air déterminé.
— Je vais vous laisser une clé de chez moi et…
— Non ! protesta Joséphine, effrayée de la responsabilité qu’il allait lui donner.
— Je vais vous laisser une clé de chez moi et quand vous m’aurez pardonné mon indifférence, ma muflerie, vous viendrez et je vous attendrai…
— Luca, il ne faut pas…
— Si. Je n’ai jamais fait ça. C’est une preuve d’a…
Elle écouta le mot qu’il faillit dire. Mais il ne le prononça pas.
— Une preuve d’attachement…
Il se leva, chercha une clé dans sa poche. La posa sur la table à côté du café froid. Déposa un baiser sur les cheveux de Joséphine et répéta :
— Au revoir, Joséphine.
Elle le regarda partir, prit la clé. Elle était encore chaude. L’enferma dans sa main comme la preuve inutile d’un amour défunt.
Zoé ne voulut pas parler.
Joséphine l’attendait à son retour de l’école. Elle dit à sa fille, ma chérie, il faut qu’on s’explique. Je suis prête à tout entendre. Si tu as fait quelque chose que tu regrettes ou dont tu as honte, dis-le-moi, on en parlera et je ne me mettrai pas en colère parce que je t’aime plus que tout.
Zoé posa son cartable dans l’entrée. Enleva son manteau. Alla à la cuisine. Se lava les mains. Prit un torchon. S’essuya les mains. Coupa trois tartines de pain. Les beurra. Rangea le beurre dans le Frigidaire. Le couteau dans le lave-vaisselle. Préleva deux barres de chocolat noir aux amandes. Plaça le tout sur une assiette. Revint chercher son cartable dans l’entrée et, sans écouter Joséphine qui insistait « il faut qu’on parle Zoé, ça ne peut plus durer comme ça », referma la porte de sa chambre et s’enferma jusqu’à l’heure du dîner.
Joséphine fit réchauffer le poulet basquaise qu’elle avait préparé. Zoé aimait le poulet basquaise.
Elles dînèrent en tête à tête. Joséphine ravalait les larmes dans sa gorge. Zoé sauçait la sauce du poulet sans un regard pour sa mère. La pluie frappait les carreaux de la cuisine et s’écrasait en grosses gouttes molles. Quand les gouttes sont épaisses, lourdes, elles s’accrochent sur la vitre et on peut les compter.
— Mais qu’est-ce que je t’ai fait ? hurla Joséphine, à bout de mots, à bout de nerfs, à bout d’arguments.
— Tu le sais très bien, lâcha Zoé, imperturbable.
Elle débarrassa son assiette, son verre et ses couverts. Les plaça dans le lave-vaisselle. Passa l’éponge sur la table, délimitant précisément son emplacement, prenant bien soin de ne pas ramasser les miettes de sa mère, plia sa serviette, se lava les mains et se retira.
Joséphine bondit de sa chaise, lui courut après. Zoé referma la porte de sa chambre. Elle entendit deux tours de clé.
— Je ne suis pas ta bonne ! cria Joséphine. Tu dis merci pour le dîner.
Zoé ouvrit la porte et dit :
— Merci. Le poulet était délicieux.
Puis elle referma, laissant Joséphine sans voix.
Elle revint dans la cuisine. S’assit devant l’assiette à laquelle elle n’avait pas touché. Regarda le poulet froid figé dans sa sauce. Les tomates fripées, les poivrons racornis.
Elle attendit un long moment, étalée sur la table, la tête dans ses bras.
Une chanson des Beatles éclata dans la chambre de Zoé. Don’t pass me by, don’t make me cry, don’t make me blue, cause you know, darling, I love only you. C’est inutile. Cela ne sert à rien de forcer les confidences. On ne se bat pas contre un mort. Encore moins contre un mort vivant. Elle eut un rire amer. Elle n’avait jamais entendu ce rire dans sa bouche. Elle ne l’aimait pas. Il faut que je travaille. Que je trouve un directeur de recherches. Que je soutienne ma thèse. Étudier m’a toujours sauvée des pires situations. Chaque fois que la vie me joue des tours, le Moyen Âge vient à mon secours. Je récitais le symbolisme des couleurs aux filles pour dissimuler l’angoisse du lendemain ou le chagrin de la veille. Bleu, couleur de deuil, violet associé à la mort, vert, l’espérance et la sève qui monte, jaune, la maladie, le péché, rouge, à la fois feu et sang, rouge comme la croix du croisé sur sa poitrine ou la robe du bourreau, noir, couleur des Enfers et des ténèbres. Elles arrondissaient la bouche, effrayées, et j’oubliais mes problèmes.
Le téléphone vint interrompre ses pensées. Elle le laissa sonner, sonner puis se leva.
— Joséphine ?
La voix était enjouée. Le timbre insouciant et gai.
— Oui, déglutit Joséphine, les mains crispées sur le combiné.
— Tu es devenue muette ?
Joséphine eut un rire gêné.
— C’est que je ne m’attendais vraiment pas…
— Eh oui ! C’est moi. Retour à la vie active… et je précise, sans rancune aucune. Ça fait longtemps, hein, Jo ?
— …
— Ça va, Jo ? Parce qu’on dirait que ça ne va pas du tout…
— Si, si. Ça va. Et toi ?
— En pleine forme.
— Tu es où ? demanda Joséphine, cherchant un point où accrocher la robe de ce fantôme.
— Pourquoi ?
— Pour rien…
— Si, Joséphine. Je te connais, tu as une idée derrière la tête.
— Non. Je t’assure… C’est juste que…
— La dernière fois, c’est vrai, ça a été un peu violent entre nous. Et je m’en excuse. Je le regrette vraiment… Et je vais te le prouver : je t’invite à déjeuner.
— J’aimerais tant qu’on ne se dispute plus.
— Prends un crayon et écris l’adresse du restaurant.
Elle écrivit l’adresse. Hôtel Costes, 239, rue Saint-Honoré.
— Tu es libre après-demain, jeudi ? demanda Iris.
— Oui.
— Alors, jeudi à treize heures… Je compte sur toi, Jo, c’est très important pour moi qu’on se retrouve.
— Pour moi aussi, tu sais.
Et puis elle ajouta à voix basse :
— Tu m’as manqué…
— Qu’est-ce que tu dis ? demanda Iris. Je n’entends plus…
— Rien. À jeudi.
Elle prit son édredon et alla s’installer sur le balcon. Elle leva la tête vers le ciel et accrocha son regard aux étoiles. Un beau ciel étoilé éclairé par une lune pleine et brillante comme un soleil froid. Elle chercha sa petite étoile au bout de la Grande Ourse. Tordit la tête pour la repérer. Elle l’aperçut. En bout de trajectoire. Elle joignit les mains. Merci de m’avoir rendu Iris. Merci. C’est comme si je rentrais à la maison. Faites que Zoé revienne. Je ne veux pas la guerre, vous le savez, je suis une piètre guerrière. Faites qu’on se parle à nouveau. Ce soir, je m’engage devant vous… si vous me rendez l’amour de ma petite fille, je vous promets, vous m’entendez, je vous promets de renoncer à Philippe.
Étoiles ? Vous m’entendez ?
Je sais que vous m’entendez. Vous ne répondez pas toujours tout de suite, mais vous prenez note.
Elle regarda la petite étoile. Elle avait posé son problème là-haut, tout là-haut, à des millions de kilomètres. Il faut toujours poser ses problèmes loin, loin, parce qu’on les regarde différemment. On voit ce qu’il y a derrière. Quand on les a sous le nez, on ne voit plus rien. On ne voit plus la beauté, le bonheur qui demeurent malgré tout, tout autour. Derrière le silence buté de Zoé, il y avait l’amour de sa petite fille pour elle. Elle en était sûre. Mais elle ne le voyait plus. Et Zoé non plus. La beauté et le bonheur reviendraient…