À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2221056523
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]». Краткое содержание книги:
Le Peuple survivait à l’abri de son cocon souterrain, génération après génération. Et voilà que le Printemps, annoncé par la Tradition, était revenu. Le Peuple devait sortir et aller recueillir son héritage dans la glorieuse cité de Vengiboneeza. Mais était-il encore humain ?
— Qui est là ?
Tout demeura silencieux.
— Je vous ai entendu, reprit Harruel. Approchez pour que je puisse vous voir.
— Harruel ?
C’était une voix d’homme, grave et ferme et familière.
— Qui d’autre cela pourrait-il être ? Est-ce toi, Konya ?
Un gros rire retentit dans les ténèbres.
— Tu as toujours l’ouïe aussi fine, Harruel.
Konya sortit de l’obscurité et s’avança lentement. C’était un homme de haute stature qui arrivait à l’épaule d’Harruel mais qui avait le torse et le dos si musculueux qu’il paraissait plus petit que sa taille. Il était considéré comme le deuxième guerrier de la tribu et tout le monde s’imaginait qu’il était le grand rival d’Harruel et que la jalousie le dévorait. Seuls les deux hommes savaient qu’il n’en était rien. Konya était assez fort pour comprendre qu’il ne servait à rien d’être le plus fort. Il était paisible et discret de nature et ce qu’il éprouvait pour Harruel n’était aucunement de la jalousie, mais un simple respect qui était dans la nature des choses. Et Harruel vouait à Konya un respect égal tout en sachant qu’il n’était pas son égal.
— Tu te promènes donc aussi cette nuit, dit Harruel.
— Je n’arrivais pas à trouver le sommeil. J’étais couché, mais la lune était trop brillante et m’empêchait de dormir.
— Ce n’était pas un problème dans le cocon.
— Non, dit Konya avec un petit rire. Quand nous dormions dans le cocon, l’éclat de la lune ne nous dérangeait pas.
Ils commencèrent à marcher en silence. Ils se trouvaient dans une rue bordée de bâtiments délabrés mais dont les façades dorées étaient en parfait état. Les châssis vides des fenêtres possédaient encore leurs minces volets ouvragés de pierre blanche. Des portes couvertes d’ornements s’entrouvraient sur le vide et les décombres. Puis les deux guerriers arrivèrent devant un bâtiment dont, à l’inverse, la façade effondrée laissait voir l’intérieur intact. Harruel y pénétra en silence et commença de monter sans savoir ce qu’il cherchait. Konya le suivit sans poser la moindre question.
Ils grimpèrent péniblement un escalier conçu pour les yeux de saphir, aux larges marches si basses qu’il ressemblait plus à une rampe qu’à un véritable escalier. Au bout d’un moment, Harruel trouva le moyen de monter beaucoup plus vite en gravissant les marches deux par deux et même trois par trois. Tout le long des murs se succédaient des gravures qui troublaient la vue. Quand on les regardait obliquement, elles semblaient représenter des êtres vivants, yeux de saphir, hjjk et autres créatures de l’époque de la Grande Planète, mais vues de face elles se fondaient dans un enchevêtrement de lignes dépourvu de toute signification. Toutes les pièces du bâtiment étaient vides, mais il n’y avait pas un grain de poussière.
L’escalier allait en s’étranglant jusqu’à un passage en spirale qui, après une demi-douzaine de tours, les fit déboucher sur un toit plat de tuiles sombres du haut duquel ils dominaient tout le quartier. La cité s’étendait derrière eux, au nord. De l’autre côté, ils distinguaient la cime des arbres de la jungle miroitant sous l’éclat dur et froid de la lune.
Les branches supérieures des arbres s’agitaient et de petits cris s’en élevaient.
— Des singes, dit Konya.
Harruel acquiesça de la tête. Le petit peuple jacassant et malodorant de la jungle se balançait dans les branches à un jet de pierre de leur terrasse. Comme il les détestait ! Il sentit le sang lui monter aux oreilles. S’il le pouvait, il parcourrait la jungle d’arbre en arbre et les embrocherait tous, puis il entasserait leurs charognes puantes pour servir de pâture à tous les animaux nécrophages.
— Ils sont répugnants, lança Harruel. Je voudrais tous les tuer ! Heureusement qu’ils restent la plupart du temps à l’écart de la ville.
— J’en vois de temps en temps. Mais pas beaucoup.
— C’est vrai, il y en a quelques-uns qui viennent par ici. Il ne leur est pas difficile d’entrer. Il leur suffit de se balancer pardessus cette place que tu vois en bas et le tour est joué. Par bonheur, il y en a rarement plus de deux ou trois en même temps. Par Yissou, je hais ces sales bestioles !
— Ce ne sont que des animaux sauvages, Harruel.
— Des animaux ? Pour moi, ce n’est qu’une vermine ! Tu les as vus de près, toi aussi. Ils n’ont ni âme ni intelligence !
— Les sentinelles des yeux de saphir prétendent qu’ils sont nos cousins.
Harruel cracha sur les tuiles avec mépris.
— Par Dawinno ! éructa-t-il, comment peux-tu croire de telles sornettes ?
— Ils nous ressemblent un peu.
— A ce compte-là, tout ce qui a quatre membres, une queue et qui marche sur ses pattes de derrière nous ressemble ! Nous sommes humains, Konya, et ce ne sont que des animaux.
— Tu en es vraiment sûr, Harruel ? demanda Konya après un instant de silence. Les yeux de saphir prétendent aussi que nous ne sommes pas humains, que les humains formaient une race entièrement différente et que nous ne sommes que des singes qui ont une trop haute opinion d’eux-mêmes…
— Bien sûr que nous sommes humains, Konya ! Que pourrions-nous être d’autre ? As-tu le sentiment d’être apparenté à ces animaux qui s’accrochent par la queue dans les arbres ?
— Mais les yeux de saphir…
— Que Dawinno emporte les yeux de saphir ! Ce ne sont que des machines qui mentent et qui ne songent qu’à nous compliquer la tâche !
Harruel se tourna vers Konya et braqua sur lui un regard glacial.
— Écoute-moi, dit-il. Nous pensons, nous parlons, nous avons des livres, nous vénérons nos dieux ; donc nous sommes humains. Pour moi, cela ne fait aucun doute. Et peu importe ce que disent les yeux de saphir. D’ailleurs, ils nous ont laissés pénétrer dans la cité et les prophéties affirmaient que la cité était réservée aux humains qui l’atteindraient à la fin du Long Hiver. L’hiver est terminé et nous sommes entrés avec la permission des trois gardiens. Nous sommes donc ceux qui étaient censés venir ici, c’est-à-dire les humains !
— Koshmar les a obligés à nous laisser entrer.
— Les a obligés ? Eux qui détiennent des pouvoirs magiques ? Non, Konya, ce n’est pas l’œuvre de Koshmar. Elle aurait pu leur parler pendant une journée entière ; s’il n’avaient pas été convaincus que nous étions des humains, jamais ils ne nous auraient acceptés. Ils nous ont laissés entrer parce que c’était notre destin, parce que nous pouvions, de plein droit, pénétrer dans leur cité. Et ils le savaient. Ils cherchaient simplement à nous mettre à l’épreuve avec leurs mensonges stupides, à s’assurer que nous avions la force d’âme nécessaire pour revendiquer nos droits. Si Koshmar n’avait pas pris la parole, c’est moi qui l’aurais fait et les yeux de saphir auraient cédé. Et s’ils n’avaient pas cédé, je les aurais tués tous les trois !
— Tu les aurais tués, Harruel ? dit Konya après un nouveau silence. Eux qui détiennent des pouvoirs magiques ?
— Il y a de la magie dans ma lance, Konya.
— Mais comment peut-on tuer ce qui n’est pas vivant ? Ce ne sont que des machines auxquelles on a donné l’apparence des yeux de saphir.
Harruel secoua distraitement la tête. La discussion ne l’intéressait plus. Plissant les yeux pour se protéger de l’éclat de la lune, il regarda les arbres où s’ébattaient les singes, l’esprit toujours rempli d’une fureur meurtrière.