À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2221056523
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]». Краткое содержание книги:
Le Peuple survivait à l’abri de son cocon souterrain, génération après génération. Et voilà que le Printemps, annoncé par la Tradition, était revenu. Le Peuple devait sortir et aller recueillir son héritage dans la glorieuse cité de Vengiboneeza. Mais était-il encore humain ?
Avec un rugissement de fureur, il coinça la tour sous son bras pour s’en servir comme d’une lance et courut sus au chef. Mais il avait à peine fait quelques pas quand il sentit un bras se refermer autour de sa gorge et l’empêcher d’avancer. Il fut obligé de lâcher la tour qui se fracassa par terre. Qui osait se mettre ainsi en travers de son chemin ? Torlyri, sans doute ? Oui ! La femme-offrande le retenait avec une force stupéfiante et il sentait que son âme comprimée menaçait d’être expulsée de sa poitrine. Harruel se débattait désespérément et il sentit qu’elle relâchait petit à petit son étreinte. Mais tandis qu’ils luttaient, elle changea de forme et devint d’abord Minbain, puis ce petit Hresh qui demeurait un mystère pour lui, et enfin un de ces gigantesques yeux de saphir, un être hideux, aux yeux énormes d’un bleu insoutenable, à la bouche immense, armée de plusieurs rangées de dents acérées.
— Tu peux prendre toutes les formes que tu veux ! hurla Harruel. De toute façon, je te tuerai !
Il saisit les longues mâchoires du monstre et s’efforça de les écarter d’une main tout en arrachant de l’autre une tour qu’il pourrait glisser entre les dents de l’horrible créature pour lui maintenir la bouche ouverte. Le monstre le lacérait de ses pattes griffues, mais Harruel n’en avait cure. Il parvint à ouvrir de force les mâchoires, il renversa en arrière la tête du…
— Harruel ! cria-t-il. Arrête, Harruel, je t’en supplie ! Harruel !…
La voix était étrangement douce, presque un gémissement.
C’était une voix qu’il connaissait. Une voix de femme, une voix qui ressemblait beaucoup à celle de Minbain, sa compagne…
— Harruel !… Non !…
Il remonta lentement vers la surface de la conscience, mais il avait l’impression de devoir soulever une pesante dalle de pierre. Quand il parvint enfin à ouvrir les yeux, Harruel vit qu’il se trouvait dans un angle de la pièce qu’il partageait avec Minbain. Sa compagne, écrasée contre le mur, luttait de toutes ses forces pour le repousser. Il la serrait entre ses bras dans une étreinte d’une violence inouïe et il avait la tête profondément enfouie entre la gorge et l’épaule de Minbain.
— Yissou ! murmura Harruel.
Il lâcha Minbain et roula sur le côté. L’odeur âcre et écœurante de sa sueur remplissait la pièce. Les muscles de ses bras étaient secoués par des spasmes effrayants, comme s’ils avaient voulu se détacher du reste de son corps, et une barre de feu le brûlait des épaules à la nuque. Le corps parcouru de longs frissons, il essuya la bave brillante qui souillait la fourrure rêche de son menton.
— Harruel ? dit Minbain d’une toute petite voix dans le silence pesant.
— Un rêve, dit-il d’une voix encore pâteuse. On m’avait arraché l’âme et j’errais dans un univers d’horreur. Je t’ai fait mal ?
— Tu m’as surtout fait peur, dit Minbain.
Elle plongea son regard grave et sombre dans les yeux du guerrier.
— Tu étais comme possédé… Tu poussais des cris affreux, tu suffoquais, tu avais des haut-le-cœur et tu te débattais dans ton sommeil… Et puis, tu as refermé les bras sur moi et j’ai cru… j’ai cru que tu allais…
— Je ne te ferais jamais de mal.
— Mais tu m’as fait peur. Tu avais l’air tellement bizarre…
— Moi aussi, cela me fait peur, dit Harruel en secouant la tête. M’as-tu déjà vu dans cet état, Minbain ? Aussi furieux, aussi violent ?
— Non, jamais. Tu fais parfois de mauvais rêves. Tu remues, tu gémis, tu parles dans ton sommeil. Il t’arrive même de taper sur le sol comme pour écraser des animaux qui t’attaquent dans ton rêve. Mais cette fois… J’ai eu si peur, Harruel ! C’était comme si un démon t’habitait.
— En effet, dit-il d’un ton lugubre, un démon m’habitait.
Il se leva et se dirigea vers la fenêtre. La nuit ne semblait pas très avancée. Un manteau de ténèbres pesait sur la cité endormie. La face hideusement balafrée de la lune jetait son éclat glacé dans le ciel et, derrière, suspendues en guirlandes tout en haut de la voûte du firmament, brillaient les étoiles, ces petits points de feu éblouissants qui ne procuraient aucune chaleur.
— Je sors, Minbain.
— Non, reste ! J’ai peur d’être seule ici !
— Mais il ne peut rien t’arriver. Le seul danger, c’est moi ! Et je sors !
— Reste.
— J’ai besoin d’être seul pendant un moment.
Il se retourna vers Minbain. Dans la pénombre, la clarté scintillante des étoiles et de la lune semblait lui conférer une beauté qu’elle ne possédait pas réellement. Sur son visage rond et fin les ans ne semblaient pas avoir eu de prise et on eût dit qu’elle était encore dans la fleur de sa jeunesse. Harruel sentit son cœur déborder d’un amour qu’il lui était trop difficile d’exprimer avec des mots. Il revint vers elle, s’accroupit au bord de leur couche et laissa ses mains courir avec tendresse sur sa gorge, là où il lui avait fait mal, puis sur sa poitrine et enfin sur son ventre doux et chaud. Harruel avait l’intuition qu’une vie nouvelle était en train d’y éclore. Il était encore trop tôt pour en être sûr, mais le guerrier avait le sentiment que ses doigts percevaient le développement d’une vie en formation qui deviendrait le fils d’Harruel.
— Je ne voulais pas te faire de mal, Minbain, dit-il aussi doucement que possible. Un démon est entré en moi pendant mon sommeil. Je t’assure que ce n’était pas moi. Jamais je ne te ferais de mal.
— Je le sais, Harruel. Sous ton apparence bourrue, tu es plein de douceur.
— Tu crois ?
— Je le sais, dit Minbain.
Pendant quelques instants, il laissa ses deux mains posées à plat sur le ventre de sa compagne. Il se sentait encore oppressé par son mauvais rêve, mais son calme commençait à revenir. Son cœur était bercé par de profondes vagues de tendresse.
Minbain était de trois ans son aînée. Quelques années plus tôt, le jeune guerrier, qui ne pensait nullement à trouver une compagne, car, en ce temps-là, les guerriers restaient seuls, considérait que Minbain faisait plutôt partie de la génération de sa mère. Mais, lorsque les nouveaux couples s’étaient formés, c’est elle qu’il avait choisie. Une femme plus jeune eût sans doute été plus belle, mais quoi de plus éphémère que la beauté ? Minbain avait des qualités qu’elle conserverait tout le restant de ses jours ; elle était douce et tendre, un peu comme Torlyri. Torlyri n’était pas une femme pour les hommes ; Minbain, si. Harruel avait rapidement fixé son choix sur elle et peu lui importait qu’elle fût plus âgée que lui ou qu’elle fût déjà mère. Le fait qu’elle eût un enfant était même plutôt un avantage, car cet enfant était Hresh, le gamin qui, à un âge extraordinairement tendre, remplissait dans la tribu une fonction prépondérante. Hresh pouvait être très utile à Harruel et le fait d’être devenu le compagnon de sa mère lui permettrait peut-être d’avoir barre sur le chroniqueur. Ce n’était pas essentiellement pour cette raison que le choix du guerrier s’était porté sur Minbain, mais cela avait assurément joué.
— Laisse-moi partir maintenant, dit Harruel.
— Reviens vite.
— Oui, dit-il. Bientôt.
Minbain suivit des yeux la haute silhouette qui traversa la pièce avec des précautions exagérées avant de disparaître. Elle porta la main à sa gorge. Il lui avait fait beaucoup plus mal qu’elle n’avait voulu l’avouer. Dans sa crise de démence, il lui avait asséné un violent coup de coude, puis, la prenant par les épaules, il l’avait jetée contre le mur. Et il avait failli l’étouffer quand il avait enfoui sa tête pesante dans le creux de son cou. Mais cette crise de démence était le fait du démon. Pas d’Harruel. Minbain savait que, malgré sa brusquerie, il tenait beaucoup à elle.