Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
C’était tout. Il n’avait rien d’autre à me dire. Quand il eut fini, Timothy releva la tête, vidé, épuisé, le visage gris. Il avait vieilli d’un million et demi d’années.
— Je ne peux pas t’expliquer ce que je ressens depuis, dit-il. Le sentiment de culpabilité qui ne me quitte pas.
— Tu te sens soulagé, maintenant ?
— Non.
Ça ne me surprit pas. Je n’ai jamais pensé qu’en ouvrant son âme on allégeait en quoi que ce soit son chagrin. Cela contribue seulement à l’étaler un peu. Ce que Timothy venait de me raconter, c’était une histoire laide, vile, sordide. Une histoire de riches oisifs qui passaient leur temps à se baiser la tête selon les critères de la mode en usage, qui se tracassaient pour des histoires de virginité et de bienséance et qui se créaient de petits mélodrames à leur usage où ils se mettaient en scène avec leur entourage selon un scénario réglé par le snobisme et la frustration. Je plaignais presque Timothy, le brave et solide Timothy de la surface, tout autant victime que criminel, qui voulait simplement s’amuser un peu au country-club et qui reçut en échange un coup de genou mal placé. Il s’était soûlé la gueule et il avait violé sa sœur parce qu’il pensait qu’il se sentirait mieux après, ou parce qu’il ne pensait pas du tout. C’était cela son grand secret, son terrible péché. Je me sentais souillé par cette histoire. C’était si minable, si pitoyable. Maintenant, je garderais ça dans la tête pour l’éternité. Je ne savais pas quoi lui dire. Au bout de ce qui me parut avoir duré dix bonnes minutes silencieuses, il se remit debout lourdement et gagna la porte.
— Voilà, dit-il. J’ai fait ce que frater Javier a demandé. Maintenant, je me fais l’effet d’un beau tas de merde. Quel effet ça te fait à toi, Oliver ? — Il se mit à rire. — Et demain, ce sera ton tour.
Il sortit.
Oui. Demain, ce sera mon tour.
XXXVII
ELI
Oliver commença :
« C’était au début du mois de septembre, et Karl et moi nous étions partis, rien que tous les deux, chasser la colombe ou la perdrix dans les forêts dépenaillées du nord de la ville. Nous n’avions rien pris d’autre que de la poussière. Quand nous sortîmes des arbres, nous vîmes un petit lac devant nous, une simple mare, en fait, mais nous avions chaud et nous transpirions car l’été n’était pas encore tout à fait terminé. Aussi, après avoir posé nos fusils et ôté nos vêtements, nous plongeâmes et nous nous allongeâmes ensuite pour nous sécher sur un gros rocher plat, en espérant que les oiseaux voudraient bien passer par là pour que nous puissions les tirer, paf ! paf ! sans avoir à nous déranger.
» Karl avait quinze ans et moi quatorze, mais en fait j’étais plus grand que lui car je m’étais plus développé et je l’avais dépassé au printemps. Karl me paraissait si mûr et si fort il y avait quelques années. Maintenant, il paraissait frêle à côté de moi.
» Nous ne nous parlâmes pas pendant un long moment. Et j’étais juste sur le point de suggérer de nous rhabiller et de partir lorsqu’il se tourna vers moi avec un drôle de regard, et je vis qu’il était en train de détailler mon corps, mon bas-ventre. Et il se mit à parler des filles, de leur stupidité, des bruits idiots qu’elles faisaient quand on les baisait, et il me dit combien il était las d’être obligé de leur faire la cour avant qu’elles acceptent de coucher, combien il était fatigué de leurs gros seins mous, de leur maquillage, de leurs gloussements, combien il en avait assez de leur payer à boire et d’écouter leurs bavardages et ainsi de suite. Je répondis en riant que les filles ont bien des défauts, bien sûr, mais il faut bien passer par elles, n’est-ce pas ? Et Karl me répondit : “Non, on n’est pas obligé de passer par elles.”
» J’étais sûr qu’il voulait me faire marcher, et je lui répondis : “Tu sais, Karl, moi, les moutons ou les vaches ça ne me tente pas tellement, ou peut-être que c’est avec des canards que tu as fait ça récemment.”
» Il secoua la tête. Il paraissait ennuyé.
“Je ne parle pas de faire ça avec des animaux, me dit-il du ton dont on parle à un petit enfant. Ça, c’est bon pour les cons, Oliver. J’essaye simplement de te dire qu’il y a un moyen de faire autrement, un moyen propre, facile, où l’on n’a pas besoin des filles, où l’on n’est pas obligé de se vendre à elles et de faire toutes les conneries qu’elles veulent. Tu vois ce que je veux dire ? C’est simple, c’est honnête, on met cartes sur table, et je vais te dire une chose”, ajouta-t-il, “ne juge pas avant d’avoir essayé”.
» Je n’étais pas bien sûr de ce qu’il voulait dire, en partie parce que j’étais naïf, et en partie parce que je ne voulais pas croire qu’il pensait ce que je croyais qu’il pensait. J’émis un grognement qui ne voulait rien dire, et que Karl dut prendre pour un signe d’assentiment, car il déplaça sa main et la posa sur moi, en haut de ma cuisse. “Hé ! attends !” m’écriai-je, et il me répéta : “Ne juge pas avant d’avoir essayé, Oliver.” Il continua à me parler d’une voix intense et basse, à m’expliquer que les femmes n’étaient rien d’autre que des bêtes et qu’il avait l’intention de s’en tenir à l’écart toute sa vie, et que, même s’il se mariait, il ne toucherait sa femme que pour lui faire des enfants, qu’autrement, question plaisir, il s’en tiendrait à des relations strictement d’homme à homme, parce que c’était la seule façon honnête et propre. On va à la chasse avec des hommes, on joue aux cartes avec des hommes, on se soûle avec des hommes, on parle avec des hommes comme jamais on ne parle avec des femmes, on s’ouvre vraiment, alors pourquoi ne pas aller jusqu’au bout et prendre son plaisir sexuel aussi avec des hommes ?
» Et, pendant qu’il m’expliquait tout cela, en parlant très vite, sans jamais me laisser placer un mot, en présentant les choses de façon rationnelle et logique, sa main était sur moi, nonchalamment posée sur ma cuisse, comme tu pourrais poser ta main sur l’épaule de quelqu’un en lui parlant, sans que ça veuille rien dire de particulier. Et il commença à la faire glisser, sans cesser de parler, de plus en plus près de mon aine. Je voyais qu’il bandait, Eli, mais ce qui m’étonnait le plus, c’est que je bandais moi aussi. Nous n’avions que le ciel bleu au-dessus de nos têtes, et il n’y avait personne dans un rayon de dix kilomètres. Mais j’avais honte de me regarder, honte de ce qui était en train de m’arriver. C’était une révélation pour moi, qu’un autre type puisse m’exciter comme ça. Juste une fois, disait-il, juste cette fois, Oliver, et, si ça ne te plaît pas, je ne t’en parlerai plus jamais, mais il ne faut pas juger avant d’avoir essayé, tu m’entends ?
» Je ne savais pas quoi lui répondre, et je ne savais pas comment lui dire d’enlever sa main. Puis elle monta un peu plus haut, plus haut, et… écoute, Eli, je ne voudrais pas être trop descriptif. Si ça t’embarrasse, dis-le-moi, et j’essaierai de me cantonner dans des termes généraux…»