Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
XXXVIII
NED
Arrive Eli, tout sombre, tout hésitant, tout drapé de mélancolie rabbinique, personnification au dos ployé du Mur des Lamentations, portant deux mille ans de tristesse sur ses épaules. Il a le moral bas, Eli. Bien bas. J’avais remarqué, comme nous tous, à quel point il semblait s’adapter à la vie du monastère des Crânes. Il s’épanouissait, il était radieux comme jamais je ne l’avais vu, mais tout d’un coup cela s’est arrêté. Depuis une semaine, il est redescendu plus bas que terre. Et ces quelques journées de confession semblent l’avoir plongé dans l’abîme le plus profond. L’œil terne, les plis de la bouche vers le bas. L’expression du doute, du mépris de soi. Il émane de lui une aura glacée. Qu’est-ce qui te tracasse, Eli de mon cœur ?
Nous discutâmes un peu de choses et d’autres. Je me sentais libre, léger, de bonne humeur, comme je m’étais senti les deux jours précédents, depuis que je m’étais épanché de mon histoire de Julien et de l’autre Oliver dans le giron de Timothy. Frater Javier savait ce qu’il faisait. M’aérer de toutes ces ordures, c’était exactement ce dont j’avais besoin. Mettre tout ça au grand jour, l’analyser, découvrir quelle était la partie de l’histoire qui faisait le plus mal. Aussi, avec Eli, j’étais d’humeur détendue et expansive, et mon léger sarcasme habituel était absent. Je n’avais aucun désir de le contrarier, j’attendais simplement, plus serein que je ne l’avais jamais été, qu’il se soulage de sa confession. Je m’attendais à ce qu’il se lance dans un monologue saccadé, rapide, libérateur de l’âme, mais non, avec Eli la ligne droite n’est jamais le plus court chemin. Il voulait parler d’autres choses, d’abord. Comment est-ce que j’évaluais nos chances dans l’Épreuve ? Je haussai les épaules et lui répondis que je pensais rarement à ces choses-là, que j’accomplissais simplement la routine quotidienne du jardinage, de la méditation, des exercices physiques et du baisage en me disant que chaque jour, à tous les points de vue, je me rapprochais un peu plus du but. Il secoua la tête. Un pressentiment d’échec l’obsédait. Il avait d’abord eu confiance dans l’issue de notre Épreuve, et ses derniers vestiges de scepticisme l’avaient quitté. Il croyait implicitement au contenu du Livre des Crânes, et il croyait aussi que la récompense promise nous serait accordée. Maintenant, sa foi dans le Livre était toujours intacte, mais sa confiance en soi était brisée. Il était convaincu qu’une crise se préparait, qui anéantirait tous nos espoirs. Le problème, disait-il, c’était Timothy. Eli était certain que celui-ci était à bout, qu’il ne pouvait plus supporter de rester au monastère et que d’ici deux ou trois jours il allait s’en aller, en nous laissant en plan avec un Réceptacle incomplet.
— Je suis aussi de cet avis, lui dis-je.
— Qu’est-ce que nous pourrions faire ?
— Pas grand-chose. On ne peut pas le forcer à rester.
— S’il s’en va, que va-t-il nous arriver ?
— Comment le saurais-je, Eli ? Je pense que nous aurons des ennuis.
— Je ne le laisserai pas partir ! s’écria-t-il avec une soudaine véhémence.
— Non ? Et qu’est-ce que tu comptes faire pour l’en empêcher ?
— Je n’ai encore rien décidé. Mais je ne le laisserai pas partir. — Son visage se transforma en un masque tragique : — Bon Dieu ! Ned ! tu ne vois pas que tout va être gâché ?
— Je pensais au contraire qu’on allait y arriver.
— Au début, au début. Mais plus maintenant. Nous n’avons jamais eu beaucoup d’influence sur Timothy ; et, maintenant, il ne se donne même plus la peine de cacher son impatience, son mépris… — Eli enfonça la tête dans ses épaules, comme une tortue. — Et ces orgies avec les prêtresses. Je suis en train de tout rater, Ned. Je n’arrive pas à me contrôler. C’est agréable de baiser à fesse-que-veux-tu, oui, mais je n’arrive pas à maîtriser les disciplines érotiques.
— Tu te décourages trop tôt.
— Je n’accomplis aucun progrès. Je n’ai pas encore réussi à arriver jusqu’à la troisième. Deux, oui, quelques fois, mais trois, jamais.
— C’est une question de pratique.
— Tu y réussis, toi ?
— Très bien.
— Évidemment. C’est parce que les femmes ne t’intéressent pas. C’est juste un exercice physique pour toi, comme de te balancer sur un trapèze. Mais moi, je me sens concerné par ces filles, Ned ; je les considère comme des objets sexuels ; ce que je fais avec elles a énormément d’importance pour moi, et je… et je… Bon Dieu ! Ned ! si je n’arrive pas à franchir ce cap, à quoi bon me crever pour tout le reste ?
Un abîme d’apitoiement sur lui-même l’avait englouti. Je lui prodiguai les encouragements nécessaires : « Ne te laisse pas aller, mon vieux, n’abandonne pas la partie. » Puis je lui rappelai qu’il était venu là en principe pour me faire une confession. Il acquiesça silencieusement. Pendant une minute ou deux, il resta sans rien dire, distant, se balançant d’avant en arrière. Puis il dit soudain, avec un manque d’à-propos frappant :
— Savais-tu qu’Oliver était un pédé ?
— Il a dû me falloir cinq minutes pour m’en apercevoir.
— Tu savais ?
— Il faut en être un pour en reconnaître un. Tu n’as jamais entendu dire ça ? Je l’avais vu dans son visage la première fois que je l’ai rencontré. Je me suis dit : ce type est un homosexuel. Qu’il en soit conscient ou pas, c’est l’un de nous. L’œil rigide, la mâchoire serrée, cet air de désir refoulé, cette férocité à peine dissimulée d’une âme retroussée à vif, qui souffre parce qu’elle n’a pas le droit de faire ce qu’elle souhaite avec ardeur. Tout chez lui le proclame : le travail qu’il s’impose en guise d’autopunition, sa façon de considérer le sport, même sa manière de courir les filles. C’est un cas classique d’homosexualité latente.
— Pas latente, dit-il.
— Hein ?
— Il n’est pas seulement homosexuel en puissance. Il a déjà eu une expérience. Seulement une fois, c’est vrai, mais cela a suffi pour le marquer profondément depuis l’âge de quatorze ans. Pourquoi crois-tu qu’il t’a demandé d’habiter avec lui ? C’était pour éprouver le contrôle qu’il exerce sur lui-même. C’était une épreuve de stoïcisme, toutes ces années où il ne t’a pas laissé le toucher — mais il te désire, Ned. Tu ne t’en étais jamais aperçu ? Ce n’est pas seulement latent. C’est conscient ; c’est juste sous la surface.
Je lançai à Eli un drôle de regard. Ce qu’il me disait là était une chose que je pourrais peut-être tourner à mon avantage, mais, à part cet espoir de gain personnel que m’apportait la révélation d’Eli, j’étais stupéfait et fasciné, comme on l’est toujours par des confidences aussi intimes. Cela me faisait un effet bizarre. Je me rappelai quelque chose qui s’était passé l’été où je me trouvais à Southampton, au cours d’une soirée où tout le monde était beurré.
Deux hommes qui avaient vécu ensemble depuis près de vingt ans s’étaient violemment disputés, et l’un d’eux avait brusquement arraché la tunique de coton bouclé de l’autre, dévoilant sa nudité devant tout le monde, révélant un ventre mou, un entrejambe presque sans poils et les organes génitaux non développés d’un garçon de dix ans, en s’écriant qu’il avait dû s’accommoder de ça pendant toutes ces années. Ce moment de vérité, ce démasquage catastrophique, avait été le sujet de délicieuses conversations de salon pendant des semaines, mais j’en étais resté écœuré, parce que j’avais été le témoin des souffrances privées d’un autre, et je savais que ce que tout le monde avait vu ce soir-là, ce n’était pas seulement un corps mis à nu. Je n’avais pas besoin de savoir ce qui m’avait été révélé alors. Et, maintenant, Eli m’avait dit quelque chose qui pouvait m’être utile d’une certaine manière, mais qui d’une autre m’avait forcé à m’introduire sans que je le demande dans l’âme de quelqu’un d’autre.