Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
— Quand as-tu découvert ça ? demandai-je.
— C’est Oliver qui me l’a dit hier soir…
— Dans sa confes…
— Dans sa confession, oui. Ça s’est passé au Kansas. Il était parti chasser dans les bois avec un de ses amis, un garçon d’un an plus âgé que lui, et ils se sont arrêtés pour se baigner, et, quand ils sont sortis de l’eau, l’autre l’a séduit, et Oliver a aimé ça. Il n’a jamais pu l’oublier, l’intensité de la situation, le plaisir physique qu’il en a retiré, mais il s’est soigneusement abstenu de renouveler l’expérience. Tu as absolument raison quand tu dis qu’on peut expliquer en grande partie la rigidité d’Oliver, son caractère obsédé, par les efforts continuels qu’il fait pour refouler son…
— Eli ?
— Oui, Ned ?
— Eli, ces confessions sont censées être confidentielles.
Il mordilla sa lèvre inférieure :
— Je sais.
— Tu portes atteinte à la vie privée d’Oliver en me le répétant. Surtout à moi.
— Je sais.
— Alors, pourquoi le fais-tu ?
— J’ai pensé que ça t’intéresserait.
— Non, Eli. Ça ne prend pas. Un type qui a ton discernement, ta connaissance existentielle… Non, mon vieux, je ne te vois pas dans le rôle de diffuseur de ragots. Tu es venu ici avec l’intention délibérée de trahir Oliver. Pour quelle raison ? Essayes-tu de machiner quelque chose entre Oliver et moi ?
— Pas exactement.
— Alors, pourquoi m’en as-tu parlé ?
— Parce que je savais que c’était mal.
— Qu’est-ce que c’est que cette putain de raison ?
Il émit un étrange rire forcé :
— Ça me donne quelque chose à confesser. Je considère ce que je viens de faire comme l’acte le plus odieux que j’aie jamais accompli. Révéler le secret d’Oliver à la personne la plus capable de tirer avantage de sa vulnérabilité. Voilà. C’est fait, et maintenant je le confesse officiellement. Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. Le péché a été commis juste devant tes yeux ; maintenant, donne-moi l’absolution, veux-tu ?
Il parlait sur un rythme si rapide et si saccadé que pendant un instant je fus incapable de suivre les circonvolutions byzantines de son raisonnement. Même lorsque j’eus compris, j’eus du mal à croire qu’il parlait sérieusement. Finalement, je lui répondis :
— Cette façon de te défiler est dégueulasse !
— Tu crois ?
— Ton cynisme n’est même pas digne de Timothy. Il viole l’esprit, et peut-être la lettre, des instructions de frater Javier. Frater Javier n’a jamais dit qu’il voulait que nous commettions des péchés sur commande pour nous en repentir aussitôt après. Tu dois confesser quelque chose de réel, quelque chose qui appartienne à ton passé, quelque chose de profondément enraciné en toi, qui t’empoisonne le sang depuis des années.
— Et si je n’ai rien de ce genre à confesser ?
— Rien du tout, Eli ?
— Rien du tout.
— Tu n’as jamais souhaité que ta grand-mère tombe raide morte parce qu’elle t’avait fait mettre un nouveau costume ? Tu n’as jamais regardé dans le vestiaire des filles par le trou de la serrure ? Tu n’as jamais arraché les ailes à une mouche ? Comment peux-tu dire honnêtement que tu n’as pas de faute cachée à te reprocher ?
— Rien qui compte vraiment.
— Est-ce à toi de le juger ?
— À qui d’autre ? — Il devenait de plus en plus nerveux. — Écoute, je t’aurais raconté quelque chose d’autre s’il y avait eu quelque chose. Mais il n’y a rien. De petits péchés comme arracher les ailes à une mouche, j’en ai commis des milliers. Je ne pouvais tout de même pas te raconter un truc comme ça. Le seul moyen pour moi d’obéir aux instructions de frater Javier, c’était de violer le secret d’Oliver. C’est ce que j’ai fait. Je pense que ça doit suffire. Maintenant, si tu n’y vois pas d’inconvénient, je vais te laisser.
Il se dirigea vers la porte.
— Attends ! lui criai-je. Je n’accepte pas ta confession, Eli. Tu essayes de me coller un péché fabriqué de toutes pièces, une culpabilité sur mesures. Ça ne marche pas ! Je veux quelque chose de vrai !
— Ce que je t’ai dit sur Oliver est vrai.
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
— Je n’ai rien d’autre à te communiquer.
— Ce n’est pas pour moi, Eli. C’est pour ton bien. C’est ton propre rite de purification. Je suis passé par là, et Oliver, et même Timothy, et toi tu voudrais me faire croire que rien de tout ce que tu as fait ne t’a jamais fait éprouver de culpabilité ?… — Je haussai les épaules. — D’accord ! C’est ton immortalité que tu es en train de gâcher, pas la mienne ! Tu peux t’en aller ! Va ! Va !
Il me lança un regard terrible, un regard de peur, de ressentiment et d’angoisse, et sortit rapidement, sans se retourner. Ce n’est qu’une fois qu’il fut parti que je me rendis compte que mes nerfs étaient tendus à bloc : mes mains tremblaient, et un muscle de ma cuisse gauche tressaillait violemment. Qu’est-ce qui m’avait retourné de cette façon ? La lâche dérobade d’Eli, ou sa révélation sur Oliver ? Les deux, décidai-je. Les deux. Mais la seconde chose davantage que la première. Je me demandais ce qui se passerait si j’allais trouver Oliver maintenant. Je plongerais mon regard dans ses yeux bleus glacés. Je sais tout, lui dirais-je d’une voix tranquille. Je sais comment tu as été séduit par ton copain à quatorze ans. Seulement, n’essaie pas de parler de séduction avec moi, mon vieux, parce que je n’y crois pas. Et j’en connais un bout sur la question, fais-moi confiance. On ne devient pas homosexuel parce qu’on a été séduit. On le devient parce qu’on l’est déjà. C’est inscrit dans les gènes, dans les os, dans les couilles, et ça ressort à la première occasion favorable. Quelqu’un arrive et te donne cette occasion, et c’est là que tu le sais. Tu as eu ta chance, Oliver, et tu as aimé ça, et ensuite, tu as passé sept ans à lutter contre ça. Mais, maintenant, tu vas le faire avec moi. Pas parce que mes moyens de séduction sont irrésistibles, pas parce que je t’ai préparé avec de la drogue ou de l’alcool, mais parce que tu en as envie, tu en as toujours eu envie. Tu n’as pas eu le courage de te laisser aller. Eh bien, je te donne ta chance, lui dirais-je. Me voici. Et je m’approcherais de lui, et je le toucherais, et il secouerait la tête en faisant un bruit rauque au fond de sa gorge, en luttant, mais quelque chose soudain se romprait en lui, une tension de sept années se relâcherait, et il cesserait de lutter. Il s’abandonnerait et nous pourrions enfin faire ça ensemble. Après nous resterions serrés l’un contre l’autre, épuisés, en sueur, mais sa ferveur se refroidirait bientôt, comme cela arrive toujours juste après, et la culpabilité et la honte monteraient en lui, et — je voyais cela comme si j’y étais — il me foutrait une roustée à mort, il me jetterait par terre, il me cognerait la tête contre le sol de pierre, il y aurait mon sang partout. Il se tiendrait debout au-dessus de moi tandis que je me tordrais de douleur, et il me hurlerait sa rage parce que je lui aurais révélé la vraie image de lui-même, et qu’il ne pourrait pas supporter de la regarder face à face avec ses propres yeux. Mais tant pis, Oliver. Si tu dois me détruire, détruis-moi. Ça m’est égal, parce que je t’aime, et j’accepte tout ce que tu voudras me faire. Ainsi le Neuvième Mystère sera observé, pas vrai ? Je suis venu ici pour t’avoir et puis mourir, et je t’ai eu, et maintenant c’est le moment mystique choisi pour que je disparaisse. Ça m’est égal de mourir par ta main, mon Oliver. Et ses poings puissants me broieraient les os, et mon corps disloqué se tordrait d’agonie, puis retomberait immobile, tandis que la voix extatique de frater Antony se ferait entendre, chantant le Neuvième Mystère, accompagné par un glas invisible : dong, dong, dong ! Ned est mort, Ned est mort, Ned est mort.