Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Peut-être même est-ce un bien que le danger soit devenu aussi manifeste, aussi universel ! puisque tout dépend de ce grand sursaut d’opinion, qu’il faut provoquer ! »
— « Oui », fit-elle, les prunelles fixes.
Elle se releva nerveusement pour aller manœuvrer le store ; ses gestes étaient si fébriles que la corde lui resta dans les doigts.
Il alla vers elle, lui entoura les épaules de son bras, la serra contre lui :
— « Allons, restez tranquille, regardez-moi… Ça me paraît si bon d’être là ! Je viens souffler un peu, reprendre force. J’ai besoin de vous… J’ai besoin que vous ayez confiance ! »
Aussitôt, elle changea de visage, et sourit courageusement.
— « À la bonne heure ! Maintenant, mettez votre chapeau, je vous emmène déjeuner. »
— « Voulez-vous que nous déjeunions ici ? » proposa-t-elle, avec un enjouement qui le surprit, tant il paraissait peu feint. « Ce serait si gentil ! J’ai des œufs, quelques pêches, du thé… »
Il accepta.
Tout heureuse, elle courut allumer le fourneau à gaz. Jacques la suivit jusqu’à la cuisine. Distrait un instant de son idée fixe, il la regarda étendre un napperon sur la table, disposer avec symétrie le couvert, aligner des coquilles de beurre dans le ravier, s’affairer, avec ce sérieux que les femmes d’ordre mettent à accomplir les rites domestiques les plus inutiles. Comme elle était souple et naturelle dans ses moindres attitudes ! L’amour avait vaincu sa raideur, libéré en elle cette grâce féminine que, jusqu’alors, une contrainte secrète semblait retenir prisonnière.
— « Notre première dînette », remarqua-t-elle, sur un ton presque grave, lorsqu’elle déposa sur la table le plat d’œufs.
Ils s’installèrent l’un en face de l’autre, comme de vieux camarades. Elle était gaie ; lui, s’efforçait à l’être, mais son front demeurait soucieux. Elle l’examinait à la dérobée. Il s’en aperçut, et sourit :
— « On est bien, là ! »
— « Oui », fit-elle, avec conviction. « Nous avons tellement besoin d’être ensemble, maintenant ! »
Il baissa les yeux. Il songeait soudain à l’avenir, et il était saisi d’effroi.
Le repas se poursuivit sans qu’ils parvinssent à rompre pour de bon le silence. Par moments, Jacques enveloppait la jeune fille d’un long et tendre regard ; et, ne trouvant aucune parole pour exprimer ce qu’il ressentait, il allongeait le bras et mettait sa main, quelques secondes, sur celle de Jenny.
Elle souffrait de le voir si taciturne. Depuis ces derniers jours, une transformation s’opérait en elle : pour la première fois, en dépit de sa nature, en dépit d’une longue habitude de repliement, elle eût souhaité pouvoir parler d’elle. Les heures qu’elle vivait seule n’étaient qu’un interminable monologue adressé à Jacques, où elle s’analysait minutieusement devant lui, où elle lui découvrait sans indulgence ses défauts de caractère, ses possibilités, ses limites. Car elle était obsédée par la crainte qu’il se fît des illusions sur elle, et qu’il ne fût affreusement déçu, le jour où il la connaîtrait mieux.
Lorsqu’ils eurent vidé le compotier de fruits, elle voulut qu’il pliât sa serviette, et elle lui donna le rond de Daniel. Puis elle lui prit le bras, ainsi qu’elle faisait avec son frère, et le ramena vers sa chambre.
En passant devant le salon, dont la porte était entrouverte, il aperçut le piano, qu’illuminait en ce moment un rai de soleil… Il s’arrêta, et, cédant à un brusque caprice :
— « Jenny, jouez-moi… vous savez… cette chose… Cette chose que vous jouiez… autrefois. »
— « Quoi donc ? »
Elle savait bien ce qu’il voulait dire. Mais elle avait frémi devant ce rappel douloureux de leur été, à Maisons-Laffitte.
— « Oh, Jacques… Pas aujourd’hui… »
— « Si ! »
Elle poussa la porte, gagna le piano, et, docilement, attaqua cette Troisième Étude de Chopin — qui lui rappelait un des soirs les plus troubles, les plus désespérés, de sa vie.
Il se tenait debout, les bras croisés, dans l’ombre, derrière elle afin qu’elle ne le vît pas. Il fermait nerveusement les yeux, pour refouler ses larmes ; et, le cœur brisé de douceur, il écoutait trembler dans le silence ce chant de félicité nostalgique. Aux dernières notes, elle se leva, toute droite, recula, et vint s’appuyer contre lui.
— « Pardon », murmura-t-il, à son oreille, d’une voix basse et déchirante qu’elle ne lui connaissait pas.
— « Pourquoi ? » dit-elle, effrayée.
— « Nous aurions pu être si heureux, et depuis si longtemps !… »
Elle frissonna, et, vivement, lui mit sa main sur la bouche.
La croisée était ouverte. Elle l’entraîna, doucement, jusqu’au balcon. Sous eux, les cimes de l’avenue formaient un tapis vert, compact, d’où jaillissaient, par intervalles, semblables au pépiement d’une volée de moineaux, des cris d’enfants invisibles. Au loin, les frondaisons du Luxembourg offraient déjà cette patine bronzée qui précède de peu les rouilles de l’automne.
Jacques regardait machinalement le panorama lumineux qui s’étendait devant eux. « Müller doit avoir quitté Bruxelles », songea-t-il. Il ne pouvait penser à rien d’autre.
Auprès de lui, Jenny, rêveusement, murmura :
— « Je connais chaque arbre… Et dessous ces arbres, je connais chaque banc, chaque socle de statue… Toute mon enfance est dans ce jardin… » Elle ajouta, après une pause : « J’aime me souvenir… Vous aussi ? »
— « Non », fit-il, sans ménagement.
Elle tourna vivement la tête, lui jeta un regard attristé, et remarqua, sur un ton désapprobateur :
— « Daniel non plus. »
Il sentit qu’il devait s’expliquer ; il fit un effort :
— « Pour moi, le passé est passé. Chaque jour vécu tombe dans un trou noir. J’ai toujours eu les yeux vers l’avenir. »
Ces paroles la blessaient plus qu’elle n’osait le dire, elle pour qui le présent comptait peu, et l’avenir pas du tout ; elle, dont la vie intérieure se nourrissait presque exclusivement de réminiscences.
— « Ce n’est pas possible. Vous dites ça pour vous singulariser ! »
— « Me singulariser ? »
— « Non », reprit-elle, en rougissant, « ce n’est pas “singulariser” que je voulais dire… » Elle demeura songeuse quelques secondes. « Est-ce que vous n’éprouvez pas, quelquefois, le besoin de… déconcerter les gens ? Pas pour le plaisir de déconcerter, bien sûr… Mais, pour mieux leur échapper, peut-être… Non ? »
— « Comment ça ? Leur échapper ? » Il réfléchissait ; il avoua : « Oui, peut-être… C’est vrai qu’il m’est intolérable de sentir que les gens ont sur moi une opinion arrêtée. C’est comme s’ils essayaient de me limiter, de mettre l’embargo sur ma pensée. Et alors, oui, peut-être m’arrive-t-il de les dérouter exprès : simplement pour me délivrer de cette emprise… »
Il remarqua que Jenny venait de l’obliger à faire sur lui-même un retour qu’il n’eût sans doute pas fait tout seul, et il lui en sut gré. Il se reprocha de l’avoir blessée en affichant un sot mépris pour les sentimentalités du souvenir. Il resserra l’étreinte du bras qu’il avait glissé autour d’elle :
— « Je vous ai peinée tout à l’heure. C’est idiot… On est tellement énervé par tout ça… » Il sourit : « Et puis, disons aussi, pour diminuer ma faute, que Jenny est une petite fille… exagérément sensible ! »
— « Oui, c’est vrai », dit-elle aussitôt. « Exagérément sensible ! » Elle médita une minute : « Je suis sensible ; et, pourtant, je ne suis pas bonne. »