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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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— Hé ! répondis-je, comment voulais-tu qu’il fasse, cet homme ?

Elle me regarda à travers ses larmes, furieuse. Elle était charmante ainsi. On aurait dit une petite fille à qui on a volé son goûter.

— Et tu te moques de moi, encore !

— Eh non, je ne me moque pas de toi, nigaude, dis-je en la prenant dans mes bras.

À vrai dire, j’étais bien embêté. Je ne savais vraiment que faire de cette môme. Ça m’ennuyait de la plaquer grossièrement, mais je ne pouvais sérieusement pas l’amener avec moi pour aller démolir le chef de la Milice catalane. On n’invite pas les femmes à une murder party.

Pourtant, je sentais que je m’attachais à cette fille. Décidément, elle n’était pas comme celles que j’avais connues jusqu’à présent. Elle était différente au point que j’avais l’impression de connaître la femme pour la première fois.

— Écoute, dis-je, c’est très simple. Je dois aller à Perpignan tout de suite. Et je dois y aller seul. Mais je te jure que dans quelques jours je t’écrirai et que tu pourras venir me rejoindre.

Ça parut la calmer un peu, mais elle n’était qu’à moitié rassurée.

— On dit ça, hoqueta-t-elle.

— Je t’assure que ce ne sont pas des promesses en l’air. Je vais te le prouver. Tiens, dis-je en lui tendant la liasse de billets que le patron venait de me remettre. Ça te permettra de tenir le coup jusqu’à ce que t’écrive de venir. Tu pourras quand même vivre cinq ou six jours avec cinquante sacs, non ?

— Justement ! s’écria-t-elle. Je n’ai pas confiance, tu me donnes trop. Tu veux te débarrasser de moi.

Allez piger quelque chose à la mentalité de ces tordues ! Si je lui avais filé cinq cents balles, elle m’aurait demandé si je la prenais pour un turf ! Je crois que Jimmy avait raison, encore une fois, et que le mieux, dans ces cas-là, c’est de ne rien leur donner du tout, si ce n’est une trempe. Elle commençait à me fatiguer sérieusement.

— Hé ! merde ! m’écriai-je. Je déjeune aux Halles des Cordiers, viens m’y retrouver si tu veux. J’y serai vers midi. Si tu ne veux pas, reste, je m’en fous.

Et je refermai la porte derrière moi.

— Maurice ! cria-t-elle.

Mais j’étais déjà dans l’escalier.

*

Comme convenu, je retrouvai Mordefroy au bar des Ambassadeurs. Il m’attendait déjà. Pourtant, je n’étais pas en retard. C’est à croire que ce type n’avait rien à foutre et venait aux rendez-vous avec une demi-journée d’avance.

On s’assit dans un coin et on commanda l’apéritif.

— J’ai tout ce qu’il vous faut, Bodager m’a tout donné.

— Qui c’est, celui-là, Bodager ?

— Comment ? mais le major Bodager, le patron. Ce n’est pas son vrai nom, d’ailleurs, il a un patronyme beaucoup plus compliqué que ça, vous pensez.

— Ah ! très bien, expliquez-vous.

— J’ai les faux papiers. Vous vous appelez Maurice, pour les mêmes raisons que moi je m’appelle Mordefroy. Il y a dix chargeurs de neuf et le nom de votre client ainsi que son adresse.

— C’est très bien.

— Maintenant, écoutez bien ce que je vais vous dire et tâchez de vous en souvenir, parce que ça, ce sont des choses qu’on n’écrit pas. Vous irez à l’hôtel du Canigou, vous demanderez monsieur Francis, et vous lui direz textuellement ceci : Marconi a inventé la radio mais pas la locomotive. Vous vous rappellerez ?

— Monsieur Francis, hôtel du Canigou, Marconi a inventé la radio mais pas la locomotive. Je crois que ça va coller. Mais qui c’est, monsieur Francis ?

— C’est un ami à nous, c’est un des rares survivants du réseau d’évasion. C’est lui qui nous a signalé les faits et nous a fait demander un homme. Maintenant, méfiez-vous de tout le monde, là-bas. Ce réseau est gangrené, il y a un mouchard dedans.

— On fera pour le mieux.

— Très bien. Maintenant vous allez m’excuser une minute. Je vais descendre aux waters. Je laisserai le paquet sur la chasse d’eau. Sitôt que je serai sorti, vous descendrez à votre tour et vous irez le prendre.

— O.K.

— Et maintenant, il ne me reste plus qu’à vous dire au revoir en espérant vous rencontrer bientôt en bonne santé. Si Dieu le veut, un jour prochain, nous pourrons nous promener ensemble librement dans les rues de cette ville.

— Au revoir, dis-je, et à bientôt.

Il me serra la main et descendit au lavabo. Il remontait deux minutes plus tard et se dirigeait vers la porte sans m’adresser un regard. J’écartai un peu le rideau de reps rouge et je le suivis des yeux, pendant qu’il traversait la place. Il s’en allait à petits pas, avec son pardessus trop court et pelé, voûté, comme un type que la vie a brisé. Le vent aigre qui s’était soudain levé le bousculait parfois. Il mit la main sur son chapeau graisseux. C’était le portrait du vaincu.

Je descendis aussitôt aux waters. Effectivement, sur la chasse, un petit paquet brun m’attendait. Je l’ouvris rapidement, glissai les chargeurs dans ma poche et balançai mes propres papiers dans la cuvette après les avoir déchirés soigneusement. Dans mon portefeuille, les nouveaux prirent leur place. Désormais, je m’appelais Maurice Labouye, ouvrier plombier en congé de maladie. Avec ça, j’étais peinard. Il y avait tous les papiers allemands qu’on pouvait désirer, soigneusement usés et salis par un trop long usage.

Alors je sortis à mon tour des Ambassadeurs et j’allai faire un pèlerinage sur les lieux où Jimmy avait trouvé la mort. Un vent froid hérissait la Saône. De lourds nuages hostiles envahissaient le ciel. Le soleil, qui n’était déjà pas reluisant, disparut tout à fait.

Et comme il y avait des chances que tout danger fût écarté, j’allai boire le pastis chez Ricardo. Sur le trottoir je rencontrai deux gendarmes allemands qui me regardèrent avec indifférence.

Ce n’est que le soir que la presse apprit aux Lyonnais la mort tragique de Riton. Ça faisait près de vingt-quatre heures que cette canaille buvait le coup avec Satan.

Deuxième partie

Chapitre 1

La rafale passa en hurlant au-dessus de ma tête, une poussière d’or, arrachée aux petites boules de mimosas, flotta un instant dans l’air, comme un rêve, et disparut. Mais on entendait toujours le vent siffler dans les amandiers maigres. Les rangées de cyprès dont les maraîchers avaient entouré leurs jardins ne parvenaient pas à arrêter sa course malgré leur feuillage serré. Ils ployaient majestueusement, comme une tragédienne à la grande scène du trois, avec des gémissements lugubres.

Eh ben, Monsieur ! le type qui avait inventé le vent il devait être né dans le pays. Quelle tornade ! Depuis huit jours que j’étais là, ça n’avait pas cessé. Au contraire, ça avait pris de l’ampleur chaque jour. On se demandait comment personne n’avait été encore assommé par la chute d’une cheminée. Il y avait trois jours, un train de marchandises avait été renversé dans l’étang de Leucate.

Heureusement qu’il y avait des Allemands à bord, sans quoi ils auraient cru à un sabotage.

Les gens du bled, ils en riaient, ils trouvaient ça normal. Il paraît que ça souffle comme ça les deux tiers de l’année. Et en été, alors, quand ça ne souffle pas, ce sont les moustiques qui contre-attaquent. Et encore ici, à Perpignan, ce n’est rien. Paraît qu’il faut voir Narbonne. Celui qui n’a pas vu ça, il n’a rien vu. Et La Nouvelle, alors ? À la gare de La Nouvelle les pins sont inclinés vers le sud à quarante-cinq degrés. Parce qu’il faut dire qu’il vient du Nord ce Bon Dieu d’ouragan. Et glacé avec ça. À telle enseigne qu’on a beau se couvrir de laine et de cuir, on a toujours l’impression de se trouver à poil au milieu de la plaine.

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