Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Il existe, dans le schéma de Lev Goumilev, une contradiction plus grave. L’allié naturel – selon lui – de Moscou, le khan Toqtamich, ravage impitoyablement la ville, deux ans après le Champ-des-Bécasses qui avait vu la défaite de son ennemi, Mamaï. Là encore, l’historien lève la contradiction, en l’expliquant par le complot. Les princes de Souzdal, depuis longtemps adversaires irréconciliables de Moscou, envoyèrent une dénonciation au khan tatar, accusant Dmitri de s’entendre secrètement avec la Lituanie, alliée de Mamaï. Toqtamich, « Sibérien confiant et naïf14 », prit ces accusations pour argent comptant et s’en fut guerroyer contre Moscou.
La victoire du Champ-des-Bécasses a, nous l’avons vu, un immense impact moral. Mais la « grande confusion » a pris fin dans la Horde. La mort de Mamaï ouvre à Toqtamich le chemin de Saraï. Le khan des Hordes blanche et bleue devient également celui de la Horde d’Or. Le territoire de l’oulous de Djötchi, du Syr-Daria au Dniestr, est désormais placé sous son autorité. Enorgueillis par leur victoire sur Mamaï, les princes russes refusent de payer le tribut. Le 12 août 1382, l’armée de Toqtamich arrive aux portes de Moscou. Le prince Dmitri a quitté la ville pour tenter de réunir une troupe. Confiant dans la parole des princes de Souzdal, les Moscovites ouvrent les portes de la ville aux envoyés des Tatars. Les soldats ennemis font alors irruption, et c’est le début du carnage. Après l’incendie et le saccage de la ville, on inhumera vingt-quatre mille corps.
Le joug tatar se maintiendra encore un siècle, même si la nature des relations entre le khan et les principautés soumises se transformera, les deux parties ayant besoin l’une de l’autre. Toqtamich, qui croit à sa bonne étoile et se prend pour le nouveau Gengis Khan, déclare la guerre à Timour. En 1370, Timour, dit Timour lenk (le Boiteux) ou Tamerlan, se décrète empereur, après avoir conquis l’Asie centrale. La capitale de son empire est Samarkand, d’où le nouveau conquérant part en campagne aux quatre coins du monde. Sans s’arrêter un instant pour affermir son pouvoir, Timour s’empare du Khwârezm, de la Perse, de l’Inde, de la Syrie, et meurt en 1405, lors d’une campagne contre la Chine. En 1376, Toqtamich, prétendant au trône de Saraï, est venu le trouver à Samarkand pour lui demander son soutien. Timour l’aide, en effet, à combattre Mamaï et à redresser l’oulous de Djötchi. En 1387, le khan de la Horde d’Or lance un défi à son ancien protecteur et engage une guerre qui durera jusqu’au décès des protagonistes (Toqtamich est tué en 1407). La guerre contre Timour affaiblit la Horde qui a besoin de l’aide de Moscou. La chronique du règne de Timour-Tamerlan rapporte que, dans l’armée de Toqtamich, lors de sa campagne contre Timour à Ferghana, à la fin de 1388, se trouvaient des droujinniks moscovites15.
Moscou éprouve elle aussi le besoin pressant d’un allié, ou d’un protecteur puissant. Après le raid de Toqtamich, Dmitri Donskoï rétablit la collecte du tribut versé au khan. Le poids du tribut n’est pas excessif. Il a été calculé que, même pendant la pénible année 1389, Dmitri paya cinq mille roubles, soit, compte tenu de la densité de la population, cinquante kopecks par personne16. Si cet impôt est humiliant, il permet aussi au prince de Moscou d’exercer une pression sur les oudiels et leurs princes, ses cousins moins puissants. Juridiquement indépendants du grand-prince, ils lui sont liés par le tribut qu’il collecte pour le khan. Les rapports entre les princes et leur aîné sont définis par contrat. Y figure, en bonne place, l’exigence du grand-prince à l’égard des oudiels, ainsi formulée : « C’est moi, et non toi, qui aurai affaire à la Horde. » Les contacts financiers échappent désormais aux oudiels pour devenir le privilège du prince de Moscou. La collecte du tribut se transforme en instrument permettant d’assurer la dépendance politique des princes patrimoniaux. « Une nouvelle acceptation du joug tatar », écrit Gueorgui Vernadski, « fut le seul moyen de restaurer, par toute la Russie du Nord-Est, le pouvoir du prince moscovite17… »
La position de Moscou est rendue plus délicate par la décision du grand-duc lituanien Jagellon de se convertir au catholicisme, condition sine qua non de son mariage avec l’héritière du trône de Pologne, Hedwige. En 1386, Jagellon franchit le pas, épouse Hedwige et coiffe la couronne polonaise sous le nom de Ladislas II. La Lituanie n’est pas pour autant englobée dans le royaume de Pologne : un accord est passé en vue de la création d’une union dynastique. Un puissant État polono-lituanien se forme, qui jouera un rôle essentiel dans l’histoire de la Moscovie, puis de la Russie.
La décision de Jagellon est motivée par le désir de trouver de l’aide dans le combat qu’il mène contre l’Ordre, lequel continue, obstiné, impitoyable, à christianiser les Lituaniens, dévorant leur territoire. Son baptême volontaire prive les croisés du prétexte qui justifiait leur conquête de la Lituanie. Le prince avait le choix entre l’orthodoxie et le catholicisme. L’immense majorité de ses sujets est orthodoxe. À la fin du XVe siècle, le grand-duché de Lituanie couvre quelque huit cent mille kilomètres carrés, dont moins de soixante-dix mille, soit 10 % de la superficie, sont peuplés de Lituaniens d’origine. En 1384, Jagellon a entrepris des pourparlers avec Dmitri Donskoï, concernant son éventuelle conversion à l’orthodoxie et son mariage avec la fille du prince de Moscou18. Ces projets stagnent, Jagellon voulant se marier avant de devenir orthodoxe. La véritable raison de l’échec des pourparlers est toutefois le désir du prince lituanien d’arracher à Moscou la promesse de l’aider à combattre l’Ordre. Après le raid dévastateur de Toqtamich, Dmitri Donskoï n’est pas en état de partir en guerre contre les croisés. Jagellon se tourne donc du côté de Cracovie.
À l’âge de vingt-six ans, le prince lituanien prend pour épouse une princesse polonaise de onze ans, monte sur le trône et fonde la dynastie des Jagellons. Lui succède, à la tête de la Lituanie, un cousin du roi de Pologne, Witowt, qui prend le titre de grand-duc de Lituanie et de Russie. Avec l’appui de la Pologne, la Lituanie devient un adversaire beaucoup plus redoutable. Cependant, convertie au catholicisme, elle cesse d’être la rivale de Moscou dans l’unification des principautés orthodoxes. Witowt s’occupe activement d’élargir les frontières de la Lituanie, poursuivant en cela l’œuvre de ses pères. Sous son règne, la Lituanie s’étend de la Baltique à la mer Noire. Le caractère de cette expansion s’est pourtant modifié. Les princes païens montraient de la tolérance envers l’orthodoxie des populations conquises. Witowt le catholique, lui, entreprend de les convertir à sa foi.
En 1389, une autre mauvaise nouvelle parvient à Moscou : en Serbie, la coalition serbo-bosniaque a été mise en déroute, à la bataille de Kossovo-Polje (le Champ-des-Merles), par l’armée du sultan turc Murat Ier. Les États slaves des Balkans – Serbie et Bulgarie – passent pour près de cinq siècles sous domination ottomane. Le grand fondement de l’orthodoxie, Byzance, qui paie déjà le tribut aux Turcs depuis les années 1370, est vassalisé par le sultan, et s’affaiblit de plus en plus, déchiré par les intrigues. En 1398, l’empereur Manuel II demande l’aide de Moscou. Mais le prince Vassili Ier a trop de soucis sur son propre territoire et manque par trop de puissance pour soutenir l’empereur. Le déclin politique et militaire de Byzance engendre une détérioration des rapports entre la métropole de Moscou et le patriarcat de Constantinople, qui s’oppose de toutes ses forces aux velléités d’indépendance de cette métropole lointaine.