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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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Mon guide serra la main à un ou deux employés, et finalement on se trouva face à face avec un grand type glacé, aux cheveux argentés, très distingué et nippé, pardon, tout ce qu’il y a de plus sélect. On aurait dit un ancien ministre des Finances tellement son regard était lointain et soucieux.

— Eh bien, dit-il, Mordefroy, est-ce que vous m’avez déniché cette édition originale.

— Je vous l’apporte, répondit l’autre.

Je compris qu’en fait, l’édition originale, c’était moi.

Le grand type posa sur moi un regard d’acier. Ce n’était pas la peine de le regarder deux fois pour juger que ce mec savait ce qu’il voulait et le voulait bien. Avec lui, pas besoin d’essayer de la lui faire au baratin. Il poursuivait une trajectoire parfaitement définie comme une comète, et tant pis pour ceux qui se trouvaient sur le passage.

Mais pour en juger ainsi, il fallait être dans la confidence, sinon il ressemblait à un libraire quelconque, menant sa maison tambour battant.

— Venez par ici, dit-il.

Il ouvrit une petite porte et nous introduisit dans un bureau de dimensions moyennes, tapissé de volumes et strictement anonyme.

— Asseyez-vous.

Il désigna deux chaises et prit lui-même place dans un fauteuil derrière une table d’acajou.

Il s’adressa d’abord à moi.

— Mordefroy vous a expliqué ce dont il s’agit, je crois ?

— Oui monsieur.

— J’ai suivi votre histoire avec intérêt. Vous semblez avoir le tempérament énergique que nous demandons à nos agents.

— C’est-à-dire que je n’ai pas l’habitude de me laisser marcher sur les pieds.

— En outre, la situation dans laquelle vous vous êtes mis nous garantit votre discrétion et votre attachement à notre organisation. Nous ne vous laisserons pas tomber. Nous vous donnerons toutes les facilités pour accomplir vos missions. Sauf, bien entendu, si vous vous faites prendre. Vous concevrez qu’il nous soit impossible, dans la plupart des cas, d’intervenir pour vous auprès des Allemands. Donc, en cas d’histoire, nous ne vous connaissons plus.

— Ne vous en faites pas, je saurai me débrouiller tout seul.

— Parfait. Nous vous laissons la bride sur le cou. Vous avez carte blanche. Pour les conditions, vous vous êtes déjà entendu avec Mordefroy, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Très bien. Je vais vous donner cinquante mille francs tout de suite et une mission. Vous êtes connu à Perpignan ?

— Pas le moins du monde. Je n’ai jamais mis les pieds dans ce bled.

— Alors, c’est parfait. Voilà, vous allez aller à Perpignan. Il y a là-bas un réseau d’évasion pour les jeunes du S.T.O. Je veux dire il y avait, car le chef local de la Milice a eu, je ne sais comment, vent de cette affaire et il a donné tout le monde aux Allemands. Ce qui fait que les Boches ont arrêté et fusillé la plupart de nos agents, tandis que les Espagnols en faisaient autant à ceux qui étaient en Espagne. Il me faut la peau de cet homme.

— Avec plaisir. Moi, tout ce qui est indicateur de police, je me l’offre. C’est un serment que je me suis fait hier après-midi.

— De plus, tâchez donc de faire un tour vers un bled qui s’appelle Leucate. C’est une espèce de presqu’île. Les Allemands ont là-bas un chantier très important. Ils y montent des radars et des casemates souterraines. Le bruit court également qu’ils ont fait le projet de construire là-bas une base sous-marine. Je voudrais avoir quelques renseignements complémentaires.

— J’irai voir ça.

— À propos, il n’est pas question de partir en danseuse. Vous avez de faux papiers ?

— Pas le moindre.

— Bon. Donnez-moi une de vos photos d’identité, nous allons arranger ça. Vous prendrez rendez-vous demain matin avec Mordefroy, il vous apportera une nouvelle carte d’identité plus en règle que la vraie et des certificats de travail et de maladie imbattables afin que vous puissiez voyager en toute sécurité.

— Entendu.

— Quand partez-vous ?

— Demain soir, puisque je dois attendre mes papiers, autrement je serais parti ce soir même.

— C’est urgent, en effet. Il faut régler son compte à ce milicien dans le plus bref délai, avant qu’il ait le temps de faire d’autres victimes. À ce sujet, il doit bien y avoir dans le réseau quelqu’un qui l’a affranchi. Si vous le découvrez, descendez-le aussi. Vous avez des cartouches ?

— Pas lerche.

— Quel est votre calibre ?

— Neuf.

— À neuf coups ?

— À neuf coups.

— Je vous en fournirai une dizaine de chargeurs par la même occasion. J’espère que vous en aurez assez.

— Oh ! oui, affirmai-je, surtout que là-bas j’espère bien en récupérer sur place.

Le grand patron sourit. Il devinait comment je comptais me réapprovisionner en pralines et surtout aux dépens de qui.

Il se retourna, ouvrit dans le mur un petit coffre dissimulé sous un portrait encadré de Pétain et en sortit, non seulement une liasse de dix billets de cinq mille qu’il jeta sur la table, mais aussi une bouteille de cognac et trois verres, car c’était un homme de goût.

— En tant qu’Américain, dit-il, je devrais aimer le whisky. Mais j’ai été élevé en France et je préfère le cognac. Je pourrais avoir du Black and White, si je voulais, ou du gin, mais il faut toujours prévoir l’accident. Je me demande ce qui se passerait si les Allemands trouvaient chez moi des bouteilles yankees ou anglaises. Ou plutôt je ne me le demande pas. Ça coule de source.

La liqueur et la vue de l’argent sur le bureau augmentèrent mon optimisme latent.

— C’est le dernier endroit, dis-je, cette librairie, où je pensais trouver une officine d’agent secret. Je suis passé quatre ou cinq fois devant, c’était toujours plein de Frizés.

— Où diable voulez-vous, par conséquent, que nous soyons plus en sécurité. Dans une chambre d’hôtel ? Vous êtes pourtant payé pour savoir que non.

— Vous pouvez le dire !

Mais l’entretien touchait à sa fin. J’avalai mon verre et je pris congé. Le patron nous raccompagna jusqu’à la porte.

Mordefroy me suivit jusqu’à la place Bellecour et nous prîmes rendez-vous pour le lendemain, à la même heure, pas au même endroit, car il ne fallait pas trop se faire remarquer, mais au bar des Ambassadeurs.

*

Comme pour l’instant mes comptes, à Lyon, étaient arrêtés au mieux de mes intérêts et de ma conscience, j’allai retrouver Claudine à l’hôtel. Il se trouvait que cet établissement faisait également le restaurant. Nous nous fîmes servir dans notre chambre et comme Claudine en avait par-dessus la tête de Lyon, au moins autant que moi, nous passâmes la moitié de l’après-midi à faire l’amour et l’autre au cinéma, où l’on donnait le Croiseur Sébastopol[6] qui était, faut pas leur enlever ça, un excellent film d’aventures. Et le soir, naturellement, on revint au dodo.

Je n’avais pas encore avoué mon départ à Claudine. Je me demandais comment elle allait prendre ça et je ne voulais pas gâter cette journée qui n’avait pas été du tout désagréable. Elle aurait été capable de faire la tête ou de se mettre à chialer, ou bien même d’en faire un drame, et je n’y tenais pas du tout.

Ce n’est que le lendemain matin, avant de partir rejoindre Mordefroy, que je lui avouai mes projets.

Comme prévu, elle se mit à pleurer.

— Tu ne reviendras jamais, disait-elle, je le sens.

— Parle pas de malheur !

— Vous êtes tous les mêmes… Mon ami, ça a été pareil, quand il en a eu assez, il est parti.

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Le Croiseur Sébastopol (Weisse Sklaven, 1936). Film allemand de propagande anticommuniste réalisé par Karl Anton, avec Camilla Horn. (N.d.l.e.)

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