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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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À la coalition bigarrée de Mamaï s’oppose l’armée de Dmitri, composée de princes russes gravitant autour Moscou, mais aussi de deux princes lituaniens, deux fils d’Olgerd brouillés avec Jagellon. Mamaï a concentré sur ses arrières les troupes du khan Toqtamich, qui vise le trône de la Horde d’Or et soutient donc Dmitri. Gueorgui Vernadski note que « ce fut un grand bonheur pour Dmitri d’avoir, auparavant, brisé la résistance des princes de Tver. Certes, il n’y eut pas de détachements de Tver aux côtés de Dmitri, au Champ-des-Bécasses, mais au moins n’y en eut-il pas contre lui7. » Les Novgorodiens non plus ne prennent pas part à la campagne contre Mamaï, opposés qu’ils sont aux projets de conquêtes de Moscou et craignant pour leurs usages, menacés par la politique autocratique des princes moscovites.

Le prince Dmitri décide de se porter à la rencontre de l’ennemi. Aux environs du 15 août 1380, les troupes russes sont réunies à Kolomna, près de Moscou et, à travers la terre de Riazan, gagnent le Don. Le 8 septembre, au Champ-des-Bécasses, à l’embouchure de la Nepriavda, a lieu le choc des deux armées. La droujina lituanienne de Jagellon arrive en retard au combat. L’issue de la bataille, longtemps incertaine, est décidée par l’action des troupes qui donnent l’assaut et écrasent les lignes ennemies. Défait, Mamaï se réfugie dans la steppe azovienne, où il est rattrapé par Toqtamich. Sur les bords de la Kalka où, cent cinquante-sept ans plus tôt, les princes russes avaient été battus, les deux armées tatares ayant fait leur jonction, Mamaï est à nouveau vaincu. Il s’enfuit à Caffa, en Crimée, chez les Génois qui l’assassinent traîtreusement. Son fils trouve refuge en Lituanie, où il est chaleureusement accueilli. Parmi ses descendants, une place particulière reviendra à Elena Glinskaïa, mère d’Ivan le Terrible.

La signification de la bataille du Champs-des-Bécasses excède largement le cadre d’une victoire militaire, de la défaite d’une armée ennemie, permettant d’éviter un raid sur Moscou. La victoire est payée au prix fort : la fine fleur de l’armée russe tombe au champ d’honneur. L’écrasement de l’armée de Mamaï n’implique pas encore, ainsi que le croient les vainqueurs, la fin du joug tatar : deux ans plus tard, le khan Toqtamich livrera Moscou aux flammes. Mais la victoire contre Mamaï est capitale sur le plan moral. Vassili Klioutchevski écrit : « Le peuple, habitué à trembler au seul nom des Tatars, se dressa contre ceux qui l’avaient asservi ; il ne trouva pas seulement le courage de s’insurger, il partit au-devant des armées tatares dans l’immensité de la steppe et s’abattit, indestructible muraille, sur l’ennemi, l’ensevelissant sous les os de ses milliers de morts8. » La bataille contre Mamaï est le signe d’un éveil du sentiment national, directement lié au sentiment religieux. Pour les combattants et leurs descendants, la bénédiction donnée aux troupes de Dmitri par Serge de Radonège, est d’une importance vitale. Elle fait de la bataille contre l’armée de Mamaï un combat pour la foi, le choc des orthodoxes contre les infidèles (païens, musulmans et catholiques, ces derniers étant représentés par les Génois) et les renégats (Russes servant dans l’armée du prince lituanien).

La victoire sur les hétérodoxes est obtenue sous la conduite du prince de Moscou. La bataille du Champ-des-Bécasses devient donc un événement essentiel dans l’histoire de Moscou. Elle confirme en effet, de la façon la plus convaincante, le droit de la ville fondée par Iouri Dolgorouki à devenir le centre de la Russie.

La place occupée par la bataille du Champ-des-Bécasses dans l’histoire russe explique l’intérêt que lui portent les historiens, mais aussi les idéologues qui cherchent à utiliser la défaite de Mamaï pour étayer leurs idées. Le point de vue traditionnel sur les événements de 1380 est formulé brièvement dans le manuel scolaire adopté en 1992, après que tous les autres eurent été rejetés comme peu fiables : sous le règne de Dmitri Donskoï, « l’union des principautés se fit autour de Moscou pour combattre la Horde d’Or »9. Le manuel laisse de côté tout l’entrelacs des intérêts contradictoires défendus par les innombrables acteurs de l’événement, ne retenant que l’essentiel : les principautés russes sont réunies par Moscou pour lutter contre le joug tatar.

Vers les années soixante-dix, les historiens et publicistes soviétiques commencent à formuler un point de vue un peu différent. Ils portent une minutieuse attention aux colonies génoises installées en Crimée aux XIe-XIIe siècles, entraînant les rives de la mer Noire dans un négoce particulièrement actif. La Crimée compte alors parmi les possessions de Mamaï, et le khan tatar a recours aux services des Génois. En Crimée vivent aussi des juifs, descendants des Khazars. Une nouvelle conception se fait donc jour, en Union soviétique, qui présente la bataille du Champ-des-Bécasses comme un combat entre la Rus et l’Occident. Dans cette configuration, Mamaï devient l’instrument de l’Occident catholique et capitaliste, qui perçoit dans Moscou une menace pour lui-même. Les tenants de cette théorie avancent, pour preuve supplémentaire de sa justesse, le fait que la Lituanie, vieil adversaire de Moscou et voisine de la Pologne catholique, compte parmi les alliés de Mamaï. Lev Goumilev est le grand porte-parole de cette conception. Eurasien convaincu que l’union – la « symbiose » – avec les Tatars est un bien pour Moscou, il dessine un schéma dont les pôles sont deux khans tatars : Mamaï et Toqtamich. Autour d’eux, selon l’historien contemporain, se cristallisent les deux programmes moscovites. Le premier implique la soumission à Mamaï, l’accès de la Rus aux colonies génoises, un accord avec le pape pour la restauration de l’unité de l’Église et, au bout du compte, une paix solide et durable. Le second se fonde sur la nécessité de l’obéissance à Toqtamich, qui seule permettra le renforcement de Moscou comme théocratie orthodoxe, centre unificateur de la Rus. Pour Lev Goumilev, Mamaï est un Tatar « corrompu », qui laisse l’influence occidentale pénétrer la steppe : « Elle s’infiltra par les canaux économiques, à travers les Italiens, et, sur le plan politique, par le biais des Lituaniens10. » En conséquence de quoi, « l’unique adversaire conscient de l’Occident était la métropole moscovite, qui dirigeait alors la Rus. Cela fit de Moscou le seul adversaire de Mamaï, donc, l’alliée des khans de la Horde bleue, les Gengiskhanides11 ».

Lev Goumilev fonde ses « programmes » sur sa propre interprétation des sources disponibles. Et lorsque les témoignages viennent à manquer, l’historien, de son propre aveu, « complète » ceux qui existent, en les inscrivant dans un contexte plus large et en les examinant du point de vue du XXe siècle. Lev Goumilev reconnaît que le premier programme était le plus populaire à Moscou, non seulement parmi les boïars, mais aussi dans le milieu ecclésiastique. Pour l’historien, le confesseur de Dmitri, Mitiaï, que le prince destinait à devenir métropolite, en était le premier partisan. La meilleure preuve des sentiments « pro-Mamaï » de Mitiaï est, selon Lev Goumilev, l’autorisation qu’il reçut de traverser les possessions du khan lors de son voyage à Constantinople, ainsi que la soudaine mort du prélat. Si les contemporains et Dmitri Donskoï lui-même soupçonnèrent un empoisonnement, Lev Goumilev, lui, n’a aucun doute sur ce point. Il considère cependant que ce meurtre était une mesure nécessaire : « Mitiaï ne faisait que gêner la consolidation de la Terre russe et sa puissance, aussi se débarrassa-t-on de lui. La Russie valait d’être sauvée12. » Sans nous appesantir sur la question des moyens et des fins, relevons une contradiction : Mitiaï qui, de l’avis de Goumilev, agissait contre les intérêts de la Russie, était le confesseur et le candidat de Dmitri qui, selon ses contemporains et ses descendants, ouvrit la voie de la libération du joug tatar. L’historien fait fi de cette contradiction, expliquant les « erreurs politiques » du prince par « sa jeunesse et son peu de talent13 », et ses actions plus heureuses par l’influence de l’Église orthodoxe qui corrigeait ses erreurs.

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