Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Le Janotte, il a déjà promené sa conférence un peu partout », reprit-il posément. « Il est très fort renseigné sur l’Europe. Il vient de Milano. En Autriche, il a passé deux jours près de Trotsky. Ce qu’il raconte est curieux. Nous avons le plan, après sa conférence, de l’emmener au Café Landolt, pour le faire raconter. Vous viendrez, n’est-ce pas ? » fit-il en regardant Meynestrel, puis Alfreda. Il ajouta, tourné vers Jacques : « Et toi ? »
— « Au Landolt, oui, peut-être », dit Jacques, « mais à la conférence, non ! » Son obsession l’avait rendu nerveux ; et puis, bien qu’il fût affranchi depuis longtemps de toute croyance religieuse, l’anticléricalisme des autres l’agaçait presque toujours. « Rien que le titre a je ne sais quoi de puérilement agressif : Les preuves de l’inexistence de Dieu ! » Il sortit de sa poche un papier vert qui ressemblait à un prospectus. « Et sa déclaration-programme ! » s’écria-t-il, en haussant les épaules. Il lut, avec emphase : « Je me propose de vous soumettre un système de l’Univers qui rende définitivement inutile tout recours à l’hypothèse d’un Principe spirituel… »
— « Facile de moquer sur le style », interrompit Mithœrg, en roulant des yeux ronds. (Quand il s’animait, ses glandes salivaires sécrétaient avec surabondance, et ses paroles s’accompagnaient d’un bruit d’éclaboussure.) « Je suis d’accord que ces choses pourraient être en meilleure philosophie rationnelle. Mais je ne crois pas inutile de dire ces choses, de les redire. C’est véritablement par la superstition que les clergés, pendant des siècles, ont eu la domination sur les hommes. Sans les religions les hommes n’auraient pas eu si longtemps l’acceptation de la misère. Ils seraient depuis longtemps révoltés. Et libres ! »
— « C’est possible », concéda Jacques, en froissant le programme, et en le lançant avec gaminerie par l’entrebâillement des persiennes. « Et il est possible aussi que ce genre de laïus soulève ce soir des applaudissements, comme à Vienne, comme à Milan… Et je ne méconnais pas ce qu’il y a de touchant dans ce besoin de comprendre et de s’affranchir qui rassemble, malgré la chaleur, dans une atmosphère enfumée, irrespirable, plusieurs centaines d’hommes et de femmes, qui seraient tellement, tellement mieux, assis au bord du lac, à regarder la nuit, les étoiles… Mais, moi, consacrer ma soirée à écouter ça, non : au-dessus de mes forces ! »
Sa voix, aux derniers mots, avait brusquement fléchi. Il venait de se représenter, avec tant de précision, les flammes tordant les papiers épars sur sa table et gagnant le rideau de la fenêtre, que sa gorge s’était serrée. Meynestrel, Alfreda, et Mithœrg lui-même qui n’était pas particulièrement observateur, le regardèrent, surpris.
— « Maintenant, au revoir », dit-il brièvement.
— « Tu ne viens pas au Local avec nous ? » demanda Meynestrel.
Jacques avait déjà en main le bouton de la porte.
— « Il faut d’abord que je passe chez moi », jeta-t-il.
Dans la rue de Carouge, il se mit à courir. Au rond-point de Plainpalais, il vit un tram qui démarrait, et s’élança sur la plate-forme. Mais, à l’arrêt des quais, pris d’impatience, il sauta de la voiture et gagna le pont au pas gymnastique.
Ce fut seulement lorsqu’il déboucha de la rue des Étuves, et qu’il aperçut le décor familier de la place Grenus, l’urinoir, la paisible façade du Globe, que cette terreur panique s’évanouit comme par enchantement.
« Suis-je bête », songea-t-il.
Il se rappelait maintenant qu’il avait coiffé la mèche avec le bouchon de cuivre, et même qu’il s’était brûlé le bout des doigts. Il sentait encore la cuisson au gras du pouce, et regarda son doigt pour y trouver la trace de la brûlure. Le souvenir, cette fois, était à ce point précis, indubitable, qu’il ne prit même pas la peine de grimper les trois étages pour en vérifier l’exactitude. Tournant les talons, il redescendit vers le Rhône.
Du pont, la vieille ville, harmonieusement étagée, depuis son soubassement de verdure qui baignait dans l’eau, jusqu’aux tours de Saint-Pierre, se découpa devant lui sur le fond bleu des Alpes. Il se répétait : « Est-ce bête !… » La disproportion entre l’insignifiance de l’aventure et le trouble où elle l’avait jeté restait pour lui une énigme. Il se rappelait d’autres exemples. Ce n’était pas la première fois qu’il était pareillement le jouet de son imagination. « Comment puis-je, à ces moments-là, perdre aussi complètement tout contrôle sur moi-même ? » se demanda-t-il. « Avec quelle étrange, quelle maladive complaisance, je cède à l’inquiétude ! Pas seulement à l’inquiétude : au scrupule… »
Essoufflé, trempé de sueur, il gravit à petits pas, sans les voir, ces ruelles familières, sombres et fraîches, coupées de paliers et de perrons, qui montaient à l’assaut de la cité, entre d’anciennes maisons à échoppes de bois.
Il se trouva dans la rue Calvin, sans s’être aperçu du chemin. Elle suivait la ligne de faîte ; solennelle et triste, elle portait bien son nom. L’absence de boutiques, l’alignement des façades en pierre grise, sévères et dignes, les existences austères qu’on imaginait derrière ces hautes croisées, éveillaient l’idée d’un puritanisme cossu. Au fond de cette perspective chagrine, l’apparition ensoleillée de la place Saint-Pierre, avec son fronton, sa colonnade et ses vieux tilleuls, s’offrait comme une récompense.
IV
« Dimanche », songea Jacques, en voyant des femmes, des enfants, sur le parvis de la cathédrale. « Dimanche, et déjà le 28 juin… Pour peu que mon enquête en Autriche dure dix ou quinze jours… Et tout ce qui reste à faire avant le Congrès ! »
Comme tous ses camarades, en cet été de 1914, il attendait beaucoup des résolutions qu’allait prendre, sur les grands problèmes de l’Internationale, le Congrès socialiste qui devait se réunir à Vienne le 23 août.
Il envisageait sans déplaisir la mission que le Pilote venait de lui confier. Il aimait l’activité : c’était une façon de pouvoir s’aimer lui-même sans remords. Et puis, il n’était pas fâché de s’éloigner pendant quelques jours ; d’échapper à ces interminables réunions, à ces débats en champ clos.
Lorsqu’il était à Genève, il ne pouvait s’empêcher de venir, tous les jours, ou presque, finir sa journée au Local. Certains soirs, il ne faisait qu’entrer, serrer quelques mains, et sortir. D’autres jours, après avoir erré de groupe en groupe, il se retirait avec Meynestrel dans la pièce du fond ; c’était ses meilleurs jours. (Précieux instants d’intimité, qui lui faisaient bien des envieux : car ceux qui avaient derrière eux des années de vie militante, ceux qui avaient « fait de l’action révolutionnaire », comprenaient mal que le Pilote pût préférer la compagnie de Jacques à la leur.) Le plus souvent, il s’attardait au milieu de ses camarades. Silencieux, un peu distant, il demeurait, en général, hors de la discussion. Quand il y prenait part, il y montrait une largeur de vues, un désir de compréhension, de conciliation, une qualité d’esprit, qui donnaient aussitôt à l’entretien un tour inhabituel.
Il retrouvait, dans cette petite assemblée cosmopolite, comme dans tous les groupements analogues, les deux types de révolutionnaires : les apôtres et les techniciens.