L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Le lendemain de la visite de Gervaise a la forge etait justement le dernier samedi du mois. Lorsqu'elle arriva chez les Goujet, ou elle tenait a aller elle meme, son panier lui avait tellement casse les bras, qu'elle etouffa pendant deux bonnes minutes. On ne sait pas comme le linge pese, surtout quand il y a des draps.
-Vous apportez bien tout? demanda madame Goujet.
Elle etait tres severe la-dessus. Elle voulait qu'on lui rapportat son linge, sans qu'une piece manquat, pour le bon ordre, disait-elle. Une autre de ses exigences etait que la blanchisseuse vint exactement le jour fixe et chaque fois a la meme heure; comme ca, personne ne perdait son temps.
-Oh! il y a bien tout, repondit Gervaise en souriant. Vous savez que je ne laisse rien en arriere.
-C'est vrai, confessa madame Goujet, vous prenez des defauts, mais vous n'avez pas encore celui-la.
Et, pendant que la blanchisseuse vidait son panier, posant le linge sur le lit, la vieille femme fit son eloge: elle ne brulait pas les pieces, ne les dechirait pas comme tant d'autres, n'arrachait pas les boutons avec le fer; seulement elle mettait trop de bleu et amidonnait trop les devants de chemise.
-Tenez, c'est du carton, reprit-elle en faisant craquer un devant de chemise. Mon fils ne se plaint pas, mais ca lui coupe le cou... Demain, il aura le cou en sang, quand nous reviendrons de Vincennes.
-Non, ne dites pas ca! s'ecria Gervaise desolee. Les chemises pour s'habiller doivent etre un peu raides, si l'on ne veut pas avoir un chiffon sur le corps. Voyez les messieurs... C'est moi qui fais tout votre linge. Jamais une ouvriere n'y touche, et je le soigne, je vous assure, je le recommencerais plutot dix fois, parce que c'est pour vous, vous comprenez.
Elle avait rougi legerement, en balbutiant la fin de la phrase. Elle craignait de laisser voir le plaisir qu'elle prenait a repasser elle-meme les chemises de Goujet. Bien sur, elle n'avait pas de pensees sales; mais elle n'en etait pas moins un peu honteuse.
-Oh! je n'attaque pas votre travail, vous travaillez dans la perfection, je le sais, dit madame Goujet. Ainsi, voila un bonnet qui est perle. Il n'y a que vous pour faire ressortir les broderies comme ca. Et les tuyautes sont d'un suivi! Allez, je reconnais votre main tout de suite. Quand vous donnez seulement un torchon a une ouvriere, ca se voit... N'est-ce pas? vous mettrez un peu moins d'amidon, voila tout! Goujet ne tient pas a avoir l'air d'un monsieur.
Cependant, elle avait pris le livre et effacait les pieces d'un trait de plume. Tout y etait bien. Quand elles reglerent, elle vit que Gervaise lui comptait un bonnet six sous; elle se recria, mais elle dut convenir qu'elle n'etait vraiment pas chere pour le courant; non, les chemises d'homme cinq sous, les pantalons de femme quatre sous, les taies d'oreiller un sou et demi, les tabliers un sou, ce n'etait pas cher, attendu que bien des blanchisseuses prenaient deux liards ou meme un sou de plus pour toutes ces pieces. Puis, lorsque Gervaise eut appele le linge sale, que la vieille femme inscrivait, elle le fourra dans son panier, elle ne s'en alla pas, embarrassee, ayant aux levres une demande qui la genait beaucoup.
-Madame Goujet, dit-elle enfin, si ca ne vous faisait rien, je prendrais l'argent du blanchissage, ce mois-ci.
Justement, le mois etait tres fort, le compte qu'elles venaient d'arreter ensemble, se montait a dix francs sept sous. Madame Goujet la regarda un moment d'un air serieux. Puis, elle repondit:
-Mon enfant, ce sera comme il vous plaira. Je ne veux pas vous refuser cet argent, du moment ou vous en avez besoin... Seulement, ce n'est guere le chemin de vous acquitter; je dis cela pour vous, vous entendez. Vrai, vous devriez prendre garde.
Gervaise, la tete basse, recut la lecon en begayant. Les dix francs devaient completer l'argent d'un billet qu'elle avait souscrit a son marchand de coke. Mais madame Goujet devint plus severe au mot de billet. Elle s'offrit en exemple: elle reduisait sa depense, depuis qu'on avait baisse les journees de Goujet de douze francs a neuf francs. Quand on manquait de sagesse en etant jeune, on crevait la faim dans sa vieillesse. Pourtant, elle se retint, elle ne dit pas a Gervaise qu'elle lui donnait son linge uniquement pour lui permettre de payer sa dette; autrefois, elle lavait tout, et elle recommencerait a tout laver, si le blanchissage devait encore lui faire sortir de pareilles sommes de la poche. Quand Gervaise eut les dix francs sept sous, elle remercia, elle se sauva vite. Et, sur le palier, elle se sentit a l'aise, elle eut envie de danser, car elle s'accoutumait deja aux ennuis et aux saletes de l'argent, ne gardant de ces embetements-la que le bonheur d'en etre sortie, jusqu'a la prochaine fois.
Ce fut precisement ce samedi que Gervaise fit une drole de rencontre, comme elle descendait l'escalier des Goujet. Elle dut se ranger contre la rampe, avec son panier, pour laisser passer une grande femme en cheveux qui montait, en portant sur la main, dans un bout de papier, un maquereau tres frais, les ouies saignantes. Et voila qu'elle reconnut Virginie, la fille dont elle avait retrousse les jupes, au lavoir. Toutes deux se regarderent bien en face. Gervaise ferma les yeux, car elle crut un instant qu'elle allait recevoir le maquereau par la figure. Mais non, Virginie eut un mince sourire. Alors, la blanchisseuse, dont le panier bouchait l'escalier, voulut se montrer polie.
-Je vous demande pardon, dit-elle.
-Vous etes toute pardonnee, repondit la grande brune.
Et elles resterent au milieu des marches, elles causerent, raccommodees du coup, sans avoir risque une seule allusion au passe. Virginie, alors agee de vingt-neuf ans, etait devenue une femme superbe, decouplee, la face un peu longue entre ses deux bandeaux d'un noir de jais. Elle raconta tout de suite son histoire pour se poser: elle etait mariee maintenant, elle avait epouse au printemps un ancien ouvrier ebeniste qui sortait du service et qui sollicitait une place de sergent de ville, parce qu'une place, c'est plus sur et plus comme il faut. Justement, elle venait d'acheter un maquereau pour lui.
-Il adore le maquereau, dit-elle. Il faut bien les gater, ces vilains hommes, n'est-ce pas?... Mais, montez donc. Vous verrez notre chez nous... Nous sommes ici dans un courant d'air.
Quand Gervaise, apres lui avoir a son tour conte son mariage, lui apprit qu'elle avait habite le logement, ou elle etait meme accouchee d'une fille, Virginie la pressa de monter plus vivement encore. Ca. fait toujours plaisir de revoir les endroits ou l'on a ete heureux. Elle, pendant cinq ans, avait demeure de l'autre cote de l'eau, au Gros-Caillou. C'etait la qu'elle avait connu son mari, quand il etait au service. Mais elle s'ennuyait, elle revait de revenir dans le quartier de la Goutte-d'Or, ou elle connaissait tout le monde. Et, depuis quinze jours, elle occupait la chambre en face des Goujet. Oh! toutes ses affaires etaient encore bien en desordre; ca s'arrangerait petit a petit.
Puis, sur le palier, elles se dirent enfin leurs noms.
-Madame Coupeau.
-Madame Poisson.
Et, des lors, elles s'appelerent gros comme le bras madame Poisson et madame Coupeau, uniquement pour le plaisir d'etre des dames, elles qui s'etaient connues autrefois dans des positions peu catholiques. Cependant, Gervaise conservait un fonds de mefiance. Peut-etre bien que la grande brune se raccommodait pour se mieux venger de la fessee du lavoir, en roulant quelque plan de mauvaise bete hypocrite. Gervaise se promettait de rester sur ses gardes. Pour le quart d'heure, Virginie se montrait trop gentille, il fallait bien etre gentille aussi.
En haut, dans la chambre, Poisson, le mari, un homme de trente-cinq ans, a la face terreuse, avec des moustaches et une imperiale rouges, travaillait, assis devant une table, pres de la fenetre. Il faisait des petites boites. Il avait pour seuls outils un canif, une scie grande comme une lime a ongles, un pot a colle. Le bois qu'il employait provenait de vieilles boites a cigares, de minces planchettes d'acajou brut sur lesquelles il se livrait a des decoupages et a des enjolivements d'une delicatesse extraordinaire. Tout le long de la journee, d'un bout de l'annee a l'autre, il refaisait la meme boite, huit centimetres sur six. Seulement, il la marquetait, inventait des formes de couvercle, introduisait des compartiments. C'etait pour s'amuser, une facon de tuer le temps, en attendant sa nomination de sergent de ville. De son ancien metier d'ebeniste, il n'avait garde que la passion des petites boites. Il ne vendait pas son travail, il le donnait en cadeau aux personnes de sa connaissance.