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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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Après lecture faite desdites constatations audit sieur Bizouard, ledit sieur s'est refusé à signer, mais ladite Virginie Galoubet et ledit concierge ont signé el parafé avec nous.

L'an mil huit cent, etc., je, huissier, àla requête de M M0 X... attendu qu'il résulte des constatations ci-dessus que le sieur Eugène-Jean-Jules Bizouard se sert ordinairement pour l'exercice de son art de différents modèles féminins parmi lesquels, II 1 " Virginie Galoubet.

Ai signifié à mondit sieur Bizouard que ladite dame Bizouard, lui faisait expresse et absolue défense de se servir dorénavant, pour l'exercice de son art, en qualité de modèles, soit de M 110 Virginie Galoubet, soit de toute autre personne, lui faisant observer que les mannequins artistiques fabriqués par des marchands spéciaux, suffisaient amplement audit sieur, vu leurs mérites et beautés plastiques reconnus par tous les artistes.

Signé : Lebakbu.

— Eh bienl demanda l'infortuné Bizouard, qu'en dites-vous? j'ai reçu cela hier. Ce matin, bravant les défenses de ma femme, j'avais modèle pour ma Reine de la Boule noire, lorsque, au milieu de la séance, l'huissier Lebarbu s'est représenté, a procédé à de nouvelles constatations, a pris les nom et prénoms de mon modèle, une plantureuse fille des Batignolles, et m'a cilé pour aujourd'hui à quatre heures chez le juge de paix de l'arrondissement.

— Sapristi !

— Oui, sapristi! ma femme me traîne devant le juge de paix... vous le voyez... elle m'aime trop! Voilà pourquoi je vous demandais de vous contenter d'un tableau de nature morte...

— Mais non! mais non! Il faut lutter, morbleu! il faut convaincre M mo Biiouard... du non fondé de ses craintes... Et l'art, et le grand art qui

Liv. 32.

Les constatations de l'huissier Lebarbu.

vous réclame... tenez, il me semble que si je voyais M ma Bizouard, je trouverais pour plaider la cause de l'art, des accents qui la feraient renoncer à ses préventions contre les modèles!...

— Vous devriez venir un de ces jours dîner chez moi, vous êtes éloquent, peut-être auriez-vous plus de succès que moi... voulez-vous venir demain?

— Certainement! répondit Gabassol enchanté de cette invitation qui devait lui faire connaître l'épouse du Jocko voué à ses foudres vengeresses.

Révélations mr la Fornarina.

— Je compte sur vous, alors; j'avertirai Estelle. Je vais de ce pas chez le juge de paix pour m'expliquer avec elle... je vous dirai demain ce qu'il en sera résulté. Gardez-moi le secret, surtout!

Cabassol laissa le pauvre Bizouard se préparer à affronter la justice de paix et sortit enchanté de la tournure que prenait l'affaire Jocko. Cette brouille entre M. et M mo Bizouard servait singulièrement ses projets et il se promettait bien d'attiser encore les flammes de la discorde pour la plus grande vengeance de feu Badinard.

De concert avec M e Taparel il prépara un plan d'attaque adroit qui devait le conduire à une victoire rapide. Mais tout d'abord, il résolut de bien constater l'identité de Bizouard Jocko en le mettant en présence d'une personne qui l'eût connu sous ce petit nom élégant.

Il s'en fut donc chez Griquetta, l'étoile des Folies-Musicales, qui le reçut avec de doux et violents reproches pour ses trop rares apparitions. Gabassol se laissa donner sur les doigts un certain nombre de coups d'éventail, puis saisissant la main qui l'avait frappé, il la baisa galamment et pour achever de se faire pardonner, se mit en devoir d'en enchaîner le poignet dans le cercle d'or d'un bracelet délicatement ciselé.

Griquetta pardonna. Cabassol convint avec elle de la venir prendre le lendemain sans lui dire où il la conduirait.

Jean Bizouard pendant ce temps-là, plaidait sa cause devant M. le juge de paix de son arrondissement. Cette séance de conciliation fut orageuse, car le lendemain quand Gabassol se présenta à l'atelier, il trouva l'illustre peintre

L'infortunée M" Estelle Bizouard.

perdu dans la mélancolique contemplation d'un lot de chaudrons de cuivre de toutes les couleurs, l'arsenal du peintre de natures mortes.

— Eh bien? demanda Cabassol.

Pour toute réponse Jean Bizouard montra ses chaudrons.

— Vous vous résignez ! s'écria notre ami.

— Que voulez-vous! Elle m'aime trop, elle en mourrait!... Le juge de paix a été terrible; justement c'est un vieux classique, il ne m'a pas caché qu'il avait ma peinture en horreur. Il est persuadé que tous les impressionnistes sont des barbares, des sauvages échevelés qui vivent en dehors de toute loi, bravant l'institut et la société, se roulant dans des orgies ténébreuses, dans des sabbats où l'on blasphème les noms de Raphaël et de M. Ingres ! Puis il. s'est attendri, il a parlé de ma femme, jetée comme une malheureuse victime au milieu de cette horde, à la discrétion du chef reconnu de ces sauvages ; il a dit qu'il compatissait à ses chagrins et qu'il comprenait ses craintes, hélas, trop fondées. J'ai eu beau protester de mon attache-

ment pour Estelle, de ma fidélité inébranlable, il m'a adjuré au nom de la morale, de revenir aux bons sentiments et de renoncer aux modèles féminins ainsi que mon épouse m'en priait. J'ai discuté, j'ai lutté, j'ai parlé des nécessités du métier : il a prétendu, de même que l'huissier Lebarbu, que je pouvais peindre d'après le mannequin. Raphaël faisait ainsi, a-t-il dit en terminant, malgré tous les bruits qui ont couru sur la Fornarina, il est connu maintenant que ce noble jeune homme avait pour unique modèle un sapeur qu'il faisait poser aussi bien pour les Vierges que pour Dieu le père, en ayant soin seulement dans le premier cas, de supprimer la barbe! — Et les contours? ai-je dit. — Il modifiait certains contours, suivant les nécessités, m'a répondu le juge de paix avec sévérité, je vous le répète, la Vierge à la chaise et nombre d'autres madones ont été faites ainsi, d'après le sapeur...

— Vous avez protesté ?

— Parbleu ! j'ai dit que, tout en méprisant profondément le nommé Raphaël qui était un poseur, je ne lui faisais pas un seul instant l'injure de penser que sa Fornarina eût la moindre ressemblance avec un sapeur!... — Mais plus près de nous, a repris le juge de paix, pensez-vous que M. Ingres fût arrivé à la haute position qu'il occupait, si le gouvernement avait pu croire qu'il ornait les murailles des palais nalionaux ainsi que des églises, avec des figures de Virginie Galoubet? Non, monsieur, le véritable talent ne s'abaisse pas jusque-là, consultez les critiques autorisés et vous apprendrez que l'on peut parvenir aux plus hauts sommets de l'art sans outrager les convenances et surtout sans faire rougir le foyer conjugal ! L' Odalisque et Y Angélique délivrée, ont été peintes par M. Ingres avec le concierge de l'école des Beaux-Arts pour tout mo lèle. — Et la Source? ai-je crié en colère, fût-ce aussi un concierge qui posa pour la Source de M. Ingres ? — Non, monsieur, ce tableau fut inspiré au grand artiste par son porteur d'eau!!!... Faites-en autant!

— Et puis? demanda Gabassol.

— Je courbai la tête, j'étais vaincu 1... Pour ne pas plaider en séparation, j'ai dû promettre de ne plus donner de nouveaux griefs à mon épouse ; ce matin je me suis mis à mes chaudrons...

— Et ma Reine de la Boule-Noire?

— Je ne veux pas la faire de chic pour aventurer ma réputation... Je chercherai un autre sujet...

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