La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
— Nous sommes résolus à casser toutes les vitres! reprit Topinard, tous les carreaux de l'idéal, cette vieille balançoire fadasse... Plus de grandes phrases creuses, plus de ces sentiments faux et florianesques dont on nous rebat les oreilles dans les romans. A bas le romantisme! Le vrai, le réel, le vécu, l'arrivé, l'expérimenté, il n'y a que ça!
Creusons, fouillons les réalités de la vie. Je commence, dès le premier numéro, un grand roman physiologique et médical, où je compte donner toute une série d'ordonnances de médecins du plus grand intérêt, par la clarté qu'elles jettent sur le tempérament de mes personnages. Mon héros est un jeune élève en pharmacie qui, par la lecture intelligente des ordon-
Lft cénacle naturaliste.
nances, devine le moment précis où il doit offrir ses hommages à une veuve charmante et maladive. Il y a, à la dernière ordonnance, quand l'élève en pharmacie apporte lui-même les potions à cette dame, une scène... pathétique qui révolutionnera la critique!
— Et vous ferez de la politique dans votre journal? demanda Gabassol.
— Nous ferons de tout! Nous avons un bulletin'politique conçu naturellement dans un esprit tout nouveau, puis des échos de Paris, où nous raconterons les faits du jour, avec des détails francs et naturalistes, des études physiologiques et sociales, des variétés naturalistes et, de temps en temps, des échantillons de la poésie nouvelle. Avant que la Vie dégoûtante ait seulement deux ans d'existence, notre cause aura triomphé partout, je vous le prédis!
— Monsieur Topinard, vous avez une éloquence d'apùtre qui me sub-pigue! proclama Gabassol. Je conservais encore quelques vieilles tendances Idéalistes, mais je les sacrifie solennellement sur l'autel de la Vie dégoûtante!
— Je venais, reprit le romancier Topinard, solliciter de notre éminent ami Bizouard la permission d'inscrire son nom sur la liste de nos collaborateurs...
— Gomment donc! fit Bizouard en s'inclinant.
— Ce n'est pas tout, je demande de plus au grand maitre impressionniste et naturaliste, un frontispice pour la Vie dégoûtante, si, du moins, ses travaux gigantesques lui laissent un instant de loisir...
— Votre journal combat pour la bonne cause, je lui ferai un frontispice programme de haut ragoût, vous m'en direz des nouvelles! s'écria Bizouard.
Topinard reçut les félicitations de tout le monde pour son idée triomphante, il causa encore et développa ses théories; puis, se levant enfin, il prit congé de Bizouard; le prince russe et l'élève du peintre en firent autant bientôt et Cabassol resta seul avec le maître.
— Et mon chef-d'œuvre ? demanda-t-il. A quelle période est-il? L'incubation ou l'exécution?
— Il n'est pas encore sorti de là, s'écria Bizouard en se frappant le front, voyez ma toile, netteté absolue... L'idée est là, dans mon cerveau, complète, année de toutes pièces et... vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce qui l'empêche de sortir!...
— Qu'est-ce donc? cher maître, vous m'épouvantez...
— Vous ne pouvez pas vous douter...
— Dites-moi tout, cher maître, j'ai du courage!
Bizouard se leva, arpenta convulsivement son atelier, en se donnant de3 coups de poing sur la tête; puis il alla soulever les portières, regarda derrière les chevalets s'il n'y avait personne et revint ensuite vers Gabassol dont il - dsit la main.
— Eh bien? demanda notre héros inquiet.
— Eh bien!... dit Bizouard avec une intonation tragique, elle est jalouse !
— Elle est jalouse? qui ça?
— Ma femme !
— M me Bizouard !
— Oui, elle m'a fait signifier hier, par huissier, que, si je prenais encore des modèles féminins, elle plaidait en séparation ! Il y a longtemps qu'elle me tourmente : j'ai été héroïque, j'ai lutté, tous les tableaux qui ont fait mon succès, mes Rigoleuses du boulevard extérieur, mes canotières, ces études féminines que l'on qualifie de magistrales, ont été exécutées parmi les orages et les querelles! ah! mon ami, permettez-moi de vous appeler mon ami, quelle énergie et quelle souplesse j'ai dû déployer! Mais, c'est fini, elle ne veut plus que je fasse autre chose que de la nature morte, elle m'aime trop!
— Quelle situation!
— Hélas! voilà près d'un an que je suis voué à la nature morte... toute sa famille s'est liguée contre moi, ma belle-mère me fait surveiller dans la crainte que je n'introduise subrepticement des modèles féminins dans mon atelier, un atelier que j'avais choisi exprès assez loin du domicile conjugal...
— Mais c'est un drame! s'écria Gabassol.
— Maintenant c'est fini, l'huissier est venu, il m'a apporté un papier timbré qui m'interdit absolument tout modèle féminin; sans quoi, procès, séparation, etc., etc.!!
— Aïe! fitCabassol.
— Est-ce que vous tenez beaucoup à votre Reine de la Boulenoire?Voyons, un superbe chaudron et une bourriche d'huîtres ne vous iraient pas plutôt? Ça ne troublerait pas mon ménage, je ne recevrais pas de significations d'huissier. Tenez, lisez mon papier timbré.
Et Bizouard tira d'un album une feuille de papier timbré et la tendit à Gabassol qui lut rapidement :
L'an mil huit etc., je, Vincent-Népomucène-Gontran Lebarbu, huissier près le tribunal civil de la Seine, à la requête dcM me Eulalie-Marguerite-Estelle Vertpré, épouse de M. Eugène-Jean-Jules Bizouard, artiste peintre, demeurant à Paris. •» Me suis transporté à l'atelier de mondit sieur Eugqne-Jean-Jules Bizouard, artiste peintre, époux de la requérante, boulevard de Clichy, où étant et parlant à la personne de son concierge, j'ai parlementé pendant treize minutes avant d'obtenir l'entrée de l'atelier dudit sieur Eugène-Jean-Jules Bizouard.
« La porte ouverte entin, je me suis trouvé dans une grande pièce meublée et agencée comme il convient pour le travail dudit, en présence dudit sieur et d'une dame blonde aux cheveux dénoués, fumant une cigarette et buvant un petit verre de fine Champagne, ainsi que je m'en suis assuré ; ladite dame revêtue pour tout costume, d'une petite pièce d'étoffe turque. Je, huissier, après avoir constaté que les vêtements ordinaires de ladite dame blonde, consistant en robe, jupons, corset, bas et autres, qu'il ne convient pas de détailler, gisaient dans un des coins de l'atelier, ai demandé à ladite dame blonde, ses nom, prénoms et qualité, pour les faire figurer au présent acte avec toutes les réserves de droit pour citations ultérieures ; auxquelles demandes ladite dame blonde a répondu se nommer Virginie-Eusébie Galoubet, exerçant la profession de modèle, et demeurant à Paris, chaussée Clignancourt, 424.
Poursuivant mes constatations, malgré l'opposition dudit Eugène-Jean Jules
Bizciard, opposition que je qualifierais presque de violente, je, huissier, ai rencontré sur le panneau de droite en entrant, huit cadres contenant des figures de femmes, sinon dépourvues de tout vêtement, du moins à peine couvertes d'étoiïes plus ou moins flottantes ou même vagues; sur le panneau de gauche, vingt-deux toiles que ledit sieur a qualifiées des termes d'études et de pochades, lesquelles études et pochades représentent également des figures de femmes, quelques-unes vêtues, mais de costumes un peu débraillés et les autres presque non couvertes; sur le panneau du fond quatorze autres toiles, figures de femmes en buste ou à mi-corps à vêtements indécis, enfin sur le panneau près de l'entrée six toiles de même caractère, parmi lesquelles j'ai parfaitement reconnu à certain signe le portrait de M 110 Virginie Galoubet, sans aucun tapis turc.
Sur le chevalet dudit Eugène-Jean-Jules Bizouard, je, huissier, ai trouvé une grande toile de près de deux mètres, sur laquelle se trouvait retracée la figure en pied de ladite demoiselle Virginie Galoubet, reconnaissable à quatre grains de beauté dispersés tant sur sa figure que sur le reste de sa personne. Sur ma demande de m'expliquer le sujet de' celte toile, mondit Eugène-Jean-Jules Bizouard m'a déclaréque son tableau devait s'intituler Après le bain, sur le livret du prochain Salon impressionniste.